Les anonymes de l’école de Vienne

Compositeur
Oeuvre
PLage
Durée
Scelsi
Hyxos
1
Générique
Webern
4 pièces op.7
9
5'41
Hauer
4 pièces op.28
2
7'25
Apostel
Sonatine op.19.2
6
9'22
Eisler
Pièces de piano pour enfants
13 & 14
8'38
Spiner
Suite op.10 pour clarinette et piano
26 & 27
8'02
Berg
4 pièces pou clarinette et piano
21 à 24
7'20


Bonjour,
C’est un disque qui vient tout juste de sortir chez un petit éditeur allemand, MDG, qui va nous accompagner aujourd’hui tout au long de cette émission.
Ce disque a été réalisé par l’ensemble Avant-Garde qui regroupe trois interprètes spécialisés dans la musique contemporaine, un pianiste, Steffen Schleiermacher, un violoniste, Andreas Siedel, et un clarinettiste, Matthias Kreher. Cet ensemble à géométrie variable s’est fait une spécialité de la redécouvert d’œuvres négligées du répertoire contemporain. Pour produire ce disque, ces interprètes ont eu l’excellente idée de fouiller dans les archives de l’école de Vienne.
De cette école qui a, on le sait, révolutionné la musique dans le premier quart du vingtième siècle, qui a inventé le sérialisme et la musique dodécaphonique, on ne connaît que trois noms : ceux de Schönberg, de Berg et de Webern. Or, ce disque nous montre qu’ils ne furent pas seuls, que d’autres, à la même époque, dans la même ville, ont contribué à cette révolution, soit dans leur entourage immédiat, soit indépendamment d’eux.
Avant de vous faire entendre la musique de ces compositeurs restés ignorés du public mélomane, je vous propose de vous remettre dans le bain avec une œuvre de Webern, ses quatre pièces op.7 pour violon et piano qu’il a composées en juin 1910. On retrouve dans ces pièces atonales que nous entendrons dans l’interprétation qu’en donne l’ensemble avantgarde le goût de Webern pour la forme courte, pour l’aphorisme musical, pour la concentration la plus extrême, une concentration qui fait bon ménage avec la liberté la plus grande.

Quatre pièces op.7

Ce disque nous présente, à coté de pièces de Webern, de Berg et Schönberg, des œuvres de quatre compositeurs méconnus : Josef Matthias Hauer, Hans Erich Apostel, Hanns Eisler et Leopold Spinner.
Du premier, Joseph Matthias Hauer, la plaquette qui accompagne le disque nous apprend qu’il est né en 1883, mort en 1959, et qu’il fut un concurrent direct de Schönberg, le maître incontesté de cette école de Vienne. Concurrent il le fut dans la mesure où il revendiqua la priorité dans la découverte, ou l’invention, de la technique dodécaphonique. C’est dans une œuvre appelée Nomos, pour clavier et harmonium, numérotée 19 dans la liste de ses opus, et écrite entre le 25 et 29 août 1919, qu’il a inventé la technique des 12 sons. Technique à laquelle il a d’ailleurs consacré un manifeste dont le ton tranche évidemment avec les travaux beaucoup plus rigoureux de Schönberg. Ce manifeste est court et je me propose de vous le lire.
« De tout éternité, écrit donc Hauer, Dieu a créé une musique absolue dans sa perfection. il nous revient à nous, êtres humains, d’apprendre le langage divin de notre père. Le système à 12 notes crée les conditions physico-psychiques de l’intuition pure qui seule nous permet d’entendre la musique absolue comme une révélation de l’ordre du monde. La musique absolue, cosmique nous offre la vision la plus profonde de l’ordre universel. Les tons et leurs harmoniques sont des soleils avec leurs planètes. Les systèmes solaires s’accordent les uns aux autres, leurs tensions créent inévitablement toute l’harmonie des sphères. Les pièces à douze notes contiennent les fonctions de la voie lactée. Jouer les douze notes, c’est comme jouer un oracle au sens où en parle le vieux livre de la sagesse chinoise, le I ging. » Josef Matthias Hauer signe ce court manifeste de son nom suivi d’une  petite phrase qui n’est pas exempte d’amertume : « le père spirituel et malgré de nombreux imitateurs le maître et connaisseur authentique de la musique à douze sons. »
On devine que des textes de ce genre et ce qu’ils indiquent de son caractère, de sa vision du monde ne l’ait pas aidé dans la bataille qu’il mena contre Schönberg.
Disons le tout de suite, sa musique mérite mieux. Le disque ne nous propose pas d’interprétation de Nomos, mais quatre pièces pour violon et piano, qu’il a écrites en 1924 et qui nous montrent que l’on peut tout à la fois utiliser les techniques dodécaphoniques et produire une musique très expressive, qui ne ressemble que de très loin à ce qu’ont pu produire dans les années cinquante des gens comme Boulez ou Stockhausen.

4 pièces op.28

Hans-Erich Apostel est moins connu que Josef Matthias Hauer. Né en 1901, il est de près de trente ans le cadet de Schönberg dont il a été l’élève tout comme il a été celui d’Alban Berg. La pièce que nous allons maintenant entendre pour clarinette seule date de 1952. Il s’agit d’une œuvre intégriste, Appel y respecte à la lettre les principes dodécaphoniques, qui n’a, cependant et c’est plutôt surprenant, rien de révolutionnaire. On n’y trouve en tout cas pas de quoi choquer les oreilles d’un amateur de musique classique. Je vous propose d’écouter cette sonatine pour clarinette solo dans l’interprétation qu’en donne le clarinettiste de l’ensemble Avantgarde : Matthias Kreher.

Sonatina

Pour ceux que cette œuvre a intéressée, je voudrais signaler que l’on pourra entendre le 21 novembre à la cité de la musique, dans le cadre des concerts de l’après-midi donnés à l’occasion de l’exposition sur le 3ème Reich et la Musique, le premier quatuor d’Apostel.
A coté des œuvres d’Apostel et de Hauer on trouve sur ce même disque les pièces pour piano pour enfants de Hans Eisler. Ce compositeur peut être plus connu que ceux que j’ai jusqu’à présent cités fut lui aussi élève de Schönberg. Sa réputation tient notamment à ce qu’il a collaboré avec Brecht et composé de nombreuses musiques de scène et de film. Politiquement très engagé, il a joué un rôle important dans l’Allemagne musicale des années trente, notamment sur le plan théorique. Il est sans doute l’un des premiers musiciens à avoir réfléchi sur le rôle de musique au cinéma, sur son impact sur le spectateur. Dans un commentaire de 1936 qui a été repris en 1998 dans une édition française de ses travaux sur la musique de film, il écrit, par exemple : « Dans le film Kuhle Wampe, on voyait des logements de pauvres gens. Un compositeur de musique de film conventionnel aurait écrit une musique triste, et certainement très pauvre elle aussi. A ces images très statiques, j’opposai une musique pleine d’énergie et de fraîcheur, qui ne se contentait pas d’inspirer de la pitié au spectateur, mais tentait aussi de provoquer sa révolte contre un tel état de choses. »
Les pièces de piano pour les enfants que nous allons maintenant entendre ont été composées en 1932 à la demande de la maison d’édition musicale de Moscou. Elles ont été composées pour moitié à Moscou et pour moitié à Paris où Eisler s’était réfugié à l’arrivé des nazis au pouvoir.
Au lendemain de la guerre Eisler s’est installé à l’Est et son œuvre est aujourd’hui soutenue et diffusée par une Fondation créée en 1994 à Berlin dont l’objet est de mieux faire connaître son œuvre et à travers elle cette partie de la culture allemande qui s’est développée à l’Est dans la deuxième moitié du siècle.

Pièces de piano pour les enfants

Le dernier compositeur peu connu que nous présente ce disque de l’Ensemble Avantgarde, Leoppold Spinner, est comme Hans Erich Apostel né au début du 20ème siècle. Il est donc de cette génération de viennois qui ont eu pour maître des membres de l’école de Vienne. Il fut notamment l’élève de Webern jusqu’à l’Anschluss. En 1939, Spinner émigra en Grande-Bretagne où il dût, pour gagner sa vie faire divers métiers notamment chez un fabricant de locomotives avant de devenir lecteur chez un éditeur musical où il a beaucoup travaillé sur les œuvres de Stravinsky. On raconte qu’il était un relecteur si minutieux, si attentif, en un mot si précieux, que Stravinsky refusait que ses partitions soient éditées s’il ne les avait pas au préalables corrigées .
Au lendemain de la guerre, Spinner aurait pu profiter du renouveau de la musique sérielle, mais il s’est brouillé, pour des motifs théoriques avec les compositeurs de l’école de Darmstadt. Il est donc resté très isolé et ses œuvres ont été peu jouées même si ces œuvres ont pu, grâce à ses bonnes relations avec son éditeur, être à peu près toutes publiées. En 1960, Spinner a rédigé un traité de musicologie, « Une courte introduction à la technique des douze sons » qui se situe, semble-t-il, dans la lignée directe de son maître Webern. Spinner est certainement un compositeur à redécouvrir comme on pourra en juger à l’écoute de sa suite op.10 pour clarinette et piano qui ne cache pas l’influence de Webern, son économie de moyen, la place faite au silence. Mais qui pourrait vraiment s’en plaindre ?  

Suite op.10

Nous avons commencé cette émission consacrée à quelques compositeurs peu connus de l’école de Vienne par une œuvre de l’un des trois maîtres de cette école, Webern. Je vous propose de la terminer avec un autre des maîtres de cette école : Alban Berg : ses 4 pièces pour clarinette et piano interprétées, comme toutes les œuvres que nous avons entendues aujourd’hui, par l’Ensemble avantgarde.

4 pièces pour clarinette et piano op.5