émission du 25/12/06
 
Jean Barraqué, 1
 
Compositeur
Oeuvre
Disque
Durée
Scelsi
Hyxos
 
Générique
Jean Barrraqué
Au delà du hasard
Cd2, 4 & 5
10’
Jean Barraqué
Concerto
Cd1,1
33’35
Jean Barrraqué
Etude pour bande
Cd2, 15
5’5
 
Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui des oeuvres de Jean Barraqué.
Bonjour,
Nous allons consacrer cette émission et celle de la semaine prochaine à l’un des compositeurs les plus rares et les plus intéressants de sa génération : Jean Barrraqué.
C’est un nom que ne connaissent pas forcément les amateurs les plus jeunes mais qui éveille de nombreux bons souvenirs chez les plus anciens. Barraqué est en effet mort très jeune, en 1973, il avait tout juste 45 ans, et si ses oeuvres sont, depuis, reprises régulièrement en concert, surtout sa sonate pour piano que nous écouterons la semaine prochaine, il faut bien reconnaître que sa musique n’est pas au répertoire de beaucoup d’ensembles. Et c’est dommage parce qu’elle est passionnante.
Le catalogue de Jean Barraqué est court. Toute sa musique tient en trois CD, d’un peu plus d’une heure chacun. Le tout ne doit pas faire plus de 3h30 de musique. Parce qu’il est mort jeune, mais aussi parce qu’il a beaucoup détruit et jeté ses premières partitions. Ce qui indique le niveau d’exigence de ce compositeur qui a enseigné l’analyse musicale à de nombreux musiciens aujourd’hui connus, notamment à André Hodeir, qui a fait carrière dans le jazz, et au percussionniste Jean-Pierre Drouet.
Et puisque je parle de jazz, je vous propose, pour commencer cette série d’émissions, d’écouter une oeuvre de Jean Barraqué qui utilise certains des instruments du jazz : la clarinette, le vibraphone, le soxophone-ténor au milieu d’instruments plus courants dans la musique classique. … “Au delà du hasard”, c’est son titre, introduit bien dans l’univers de Barraqué.
Ce titre renvoie, au moins indirectement, à Pierre Boulez, un contemporain qui a croisé à plusieurs reprises la vie de Jean Barraqué, amis, collègues, confrères brouillés, leurs relations ont été compliquées, difficiles, comme furent souvent celles de Jean Barraqué avec ses contemporains.
L’histoire de cette oeuvre renvoie également à Pierre Boulez puisque c’est lui qui l’a créée au Domaine Musical où il a parait-il fait sonner les instruments de jazz comme des instruments classiques au grand déplaisir du compositeur.
Mais au delà de cette petite histoire de la musique, Au delà du hasard renvoie au monde intérieur de Jean Barraqué. Cette oeuvre s’appuie en effet sur un texte de l’écrivain allemand Herman Broch extrait de son chef d’oeuvre, La Mort de Virgile, livre que Jean Barraqué a utilisé dans plusieurs de ses oeuvres. Mais j’y reviendrai plus longuement dans quelques instants. Je vous propose d’entendre deux extraits de cette oeuvre qui dure une quarantaine de minutes, deux morceaux qui se situent dans le deuxième tiers de l’oeuvre : successivement : la démesure, dans la multitude.
Au delà du hasard, 4 & 5
Cette musique écrite dans les années 50 respecte tous les critères de l’avant-garde sérielle de l’époque. Elle sonne cependant autrement. On est, avec cette musique de feu, cette coulée musicale, ce flux de notes, loin du pointillisme qui était la marque de la musique néo-sérielle. La voix elle-même est utilisée comme un instrument, ce qui n’est pas nouveau, mais, sauf peut-être dans les dernières minutes, tout est fait pour que l’auditeur ne reconnaisse rien de ce qui est dit. Le texte chanté agit comme un de ces palimpsestes, comme ces sous-textes, je devrais dire comme l’inconscient de cette musique, comme le matériau non pas sonore mais signifié que le compositeur a utilisé. Matériau complexe qui emprunte, je l’ai dit à la mort de Virgile d’Herman Broch, mais aussi à des commentaires de Barraqué sur ce texte qu’il a utilisé dans plusieurs de ses oeuvres. Et ce n’est pas un hasard.
Pour ceux qui ne l’auraient pas fait, je voudrais d’abord recommander de se précipiter et de lire ce superbe roman dont on comprend qu’il ait pu bouleverser un jeune homme né en 1928, à la veille de l’accession au pouvoir de Hitler et qui s’est posé tant de questions sur son art qu’il en est arrivé, je l’ai dit, à détruire ses premières oeuvres qu’il jugeait inachevées. Inachèvement qui le troublait tout particulièrement puisque c’est, dit-il à ses proches, en écoutant la symphonie inachevée de Schubert  qu’il prit conscience de sa vocation de compositeur.
On retrouve tout cela dans le roman d’Herman Broch qui raconte le dernier voyage de Virgile qui rentre à Rome avec Auguste après un long séjour en Grèce. Le poète est malade, pratiquement à l’agonie et demande que l’Enéide, son oeuvre majeure, restée inachevée et donc imparfaite soit détruite. Auguste s’y oppose et demande qu’on en prépare la publication. Virgile meurt quelques heures après son arrivée à Brindisie. Tout le roman se passe pendant cette nuit et ce jour où le poète lutte contre la mort, dans l’effroi et la panique. Effroi et panique proches sans doute de celles que vivait Jean Barraqué qui était malade, atteint de crises d’épilepsie.
Mais on y trouve au début des textes qui racontent l’arrivée d’Auguste, les foules qui l’accueillent, les bousculades, les vivats qui semblent nourris de l’expérience qu’Herman Broch a pu faire des grandes manifestations de foule organisées par les nazis et auxquelles il avait probablement assisté, foules barbares, brutales à distance desquelles l’écrivain comme le compositeur voulaient se tenir.
De longs passages du livre sont consacrés à la tentation de détruire son oeuvre, tentation que Barraqué avait lui-même connu. Mais au delà de ces rapprochements ce livre dont l’écriture rappelle par instant celle de Heidegger, a une texture musicale qui ne pouvait que retenir l’attention d’un compositeur. Texture liée à l’écriture, lyrique mais également basée sur les oxymores, les répétitions, les jeux de miroir, les phrases qui se retournent sur elles-mêmes comme un ruban de Moebius… qui donnent le sentiment d’une pensée en train de se construire, d’un sens hésitant, d’une réflexion sur la beauté et la connaissance que l’auteur rapproche sans cesse pour mieux les opposer. Virgile avait fait des études de médecine avant de se consacrer à la poésie, comme le rappelle Broch dans ce passage qui décrit bien la tension sous-jacente à ce roman, mais aussi, sans doute, à la réflexion de Jean Barraqué, compositeur partagé entre sa tentations du lyrisme et de la mélodie, ce que plusieurs commentateurs ont appelé son romantisme, et la rigueur quasi scientifique de l’écriture sérielle.
Ironie de la destinée, pas plus que Virgile n’a pu achever l’Enéide, Jean Barraqué  n’a pu achever l’oeuvre qu’il se proposait de construire à partir du roman de Broch. Sa dernière oeuvre finie est un concerto pour clarinette où l’on retrouve entre autres instruments, notamment à cordes, un vibraphone et un saxophone alto. Voici donc de concerto écrit entre 1962 et 1968 dans l’interprétation d’Ernesto Molinari à la clarinette et du Klongforum de Vienne sous la direction de Sylvain Cambreling.
Concerto
Pour terminer cette première émission, et puisqu’il nous reste quelques minutes, je vous propose d’écouter une étude pour bande que Jean Barraqué a composée en 1952-1953 dans les studios de la radio que dirigeait Pierre Schaeffer. Cette musique avec des instruments complètement nouveaux, insolites à l’époque sonne à nulle autre pareille, confirmant que Barraqué avait une personnalité tout à fait exceptionnelle.
Etude pour bande
 
émission du 1/1/2007
 
Jean Barraqué, 2
 
Compositeur
Oeuvre
Disque
Durée
Scelsi
Hyxos
 
Générique
Jean Barraqué
Sonate pour piano
Cd2, 2 & 3
54’23
 
Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui une oeuvres de Jean Barraqué, sa sonate pour piano.
Nous avons commencé la semaine dernière l’exploration de l’univers de Jean Barraqué, compositeur né en 1928 et mort en 1973 à l’âge de 45 ans. J’ai dit qu’il avait été fasciné par La mort de Virgile, ce roman dans lequel Herman Broch raconte comment le poète latin a été tenté de détruire son oeuvre, tentation qu’avait connu Barraqué dont il ne nous reste, je le disais la semaine dernière, aucune des oeuvres précoces.
Je souhaite aujourd’hui consacrer cette émission à l’une de ses plus belles réussites, sa sonate pour piano, un chef d’oeuvre de la musique sérielle, composée en 1952 et interprétée depuis par plusieurs grands pianistes, Yvonne Loriod, qui l’a créée, Herbert Henck, Stean Litwin que nous allons entendre dans quelques instants et Claude Helffer qui l’a travaillée avec le compositeur et qui en parle dans son livre d’entretien avec Philippe Albéra1. “Je suis, dit-il, frappé par le fait que lorsque j’entends une oeuvre de Barraqué, je suis le plus souvent séduit, alors que les musiciens se plaignent tous d’une écriture qui ne sonne pas très bien…” Et il indique qu’il est toujours un peu gêné par les silences dans la deuxième partie de la pièce lorsque les notes deviennent de plus en plus isolées. L’une des difficultés de cette pièce pour les interprètes est qu’elle a été mal éditée, comme l’explique un de ceux qui l’ont interprété : Herbet Henck. “Le travail sur cette Sonate de 44 pages fut plus ardu que ce que j'avais pensé. Bien que familier de la musique sérielle (des oeuvres pour piano de Boulez ou Stockhausen, par exemple) qui présente une notation rythmique exigeante, les problèmes rencontrés allaient par moment au-delà de ce que je connaissais. La répartition graphique inexacte des notes, souvent en contradiction avec le calcul mathématique des valeurs, rendait la tâche encore plus délicate. J'ai donc vérifié presque tous les rythmes de l'oeuvre et les ai modifiés par endroit avec du correcteur blanc ou de l'encre, afin de ne pas être troublé, en jouant, par une image déformée. Après avoir passé tout le texte en revue, je me trouvais avec 125 pages manuscrites de corrections et de représentations rythmiques.” Herbert Henck ajoute : Les erreurs à l'impression n'étaient certainement pas toujours le fait du copiste qui, manifestement, s'était escrimé à copier littéralement le manuscrit sur l'épreuve imprimée. Elles étaient aussi dues au compositeur lui-même qui refusait systématiquement toute relecture de contrôle et qui, en raison aussi de sa forte myopie, confiait volontiers ce travail à son élève Bill Hopkins.
Mais tout cela est affaire d’interprète qui laisse l’auditeur indifférent devant une oeuvre qui illustre mieux que tout autre cette belle phrase de Jean Genêt que Barraqué citait de temps en temps : “Le génie, c’est la rigueur dans le désespoir.
Voici, en son entier, la sonate pour piano de Jean Barraqué interprétée par Stefan Litwin.
Sonate pour piano.
1 Philippe Albéra, Entretiens avec Claude Helffer, Contrechamps Editions, Genève, 1995