émission du 16/04/07
Contre l’oubli
Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui des oeuvres de Ernst Krenek, Roberto Gerhard, André Boucourechliev, Jean-Pierre Guézec et Kenneth Gaburo.
Bonjour,
Marc Bernard est un auteur un peu oublié. Prix Goncourt en 1942, il a publié plusieurs romans intéressants. Les quelques historiens de la littérature qui ne l’ont pas oublié le classent dans la catégorie des auteurs prolétariens, ce qui me surprend un peu. Les quelques textes que j’ai lus de lui ne me paraissant pas spécialement prolétaires, il est vrai que j’ai surtout lu ses récits tardifs,ceux dans lesquels il parle de la maladie et de la mort de sa femme. Mais ce n’est pas pour cela que je vous en parle ce soir, pas non plus parce que Bernard aurait été associé au monde musical, amateur de musique contemporaine ou compositeur dans ses moments de liberté. Je ne sais même pas si Marc Bernard était mélomane. Mais au début des années 60, il a animé à la radio, c’était à l’époque l’ORTF, une émission originale, intitulée Contre l’oubli, titre emprunté à un livre d’Henri Calet. Le principe de cette émission était de relire l’oeuvre d’un romancier contemporain tôt disparu et un peu oublié et de voir si ne se trouvaient pas dans ces fonds de bibliothèque négligés des chefs-d’oeuvre inconnus. L’expérience se révéla vite très surprenante. En quelques mois de travail, Marc Bernard sut retrouver au moins quatre chefs-d’oeuvre. “Obligé de lire ou de relire une oeuvre entière, écrit-il dans un article publié dans les Nouvelles Littéraires quelques mois après qu’ait pris fin cette aventure, je découvrais avec plus d’évidence que jamais que chacune d’elle a ses moments de plénitude et de dépression. Il y a aussi, évidemment, les cas désespérés, le don est absent, l’auteur s’est trompé de vocation ; ses livres sont aussi légers que si des vers les avaient creusés ; c’est sans appel. Restent les autres qui ont reçu la grâce. De ceux-ci j’étais amené à faire deux parts : ceux dont le talent se répand à peu près uniformément sur tous leurs livres (…). Le premier de leurs livres les contient tous, les autres ne seront que variations, ampliations du même thème. Reste ceux que j’appellerai du troisième groupe. Ceux-ci n’ont pas un livre clef mais l’un d’eux qui se dresse au dessus des précédents ou de ceux uqi suivront, écrit de la même langue et pourtant singulier.”
Le monde de la musique est, bien sûr, assez différent de celui du roman, mais je me demande si l’on ne pourrait pas, s’il ne vaudrait pas la peine de procéder de la même manière, de revisiter de manière systématique les oeuvres de compositeurs trop tôt disparus pour voir si quelques pépites ne se cachent pas ici ou là.
On pourrait, par exemple, réécouter des oeuvres de Ernst Krenek, compositeur autrichien né à Vienne en 1900 et mort en Californie en 1991, peu connu de ce coté du Rhin et de l’atlantique dont Stravinsky disait qu’il souffrait d’être tout à la fois un intellectuel et un compositeur, ce qui n’est pas très aimable, mais dont Glenn Gould pianiste très exigeant, appréciait les oeuvres pour piano. D’Ernst Krenek, je vous propose d’écouter la seule musique enregistrée que je possède, sa cinquième sonate pour piano, interprétée par Wolfango Cremonte, une pièce où l’on entend des réminiscences de Schönberg au milieu de passages d’un grand lyrisme.
Sonate n°5
L’une des difficultés avec les musiciens est que leurs oeuvres sont encore plus inaccessibles que celles des romanciers oubliés. Il faut que des interprètes curieux se lancent dans l’aventure pour que l’on ait la possibilité d’entendre leurs oeuvres. Nous venons d’entendre Wolfango Cremonteouche. Il est l’un de ces interprètes audacieux qui ne reculent pas devant la découverte de compositeurs peu connus. Il nous met souvent l’eau à la bouche, comme avec ces trois impromptus de Roberto Gherard, un compositeur catalan, mort en 1970, qui fut élève de Schönberg dont je ne connais que ces trois pièces que nous allons maintenant entendre mais dont on trouve cependant encore en catalogue plusieurs oeuvres, notamment trois symphonies et deux concertos.
Trois impromptus
Je disais que Marc Bernard s’était donné pour règle de ne revisiter que des oeuvres d’écrivains disparus. C’est effectivement une bonne manière de revoir une oeuvre, de mieux la saisir dans son projet, dans sa trajectoire. C’est un exercice que l’on peut tenter avec l’un des compositeurs de la génération qui fête actuellement ses 80 ans : André Boucourechliev, né en 1925 et mort il y a bientôt 10 ans, en novembre 1997. Il sera d’ailleurs intéressant de voir si cet anniversaire fait l’objet de manifestations, émissions de radio, concerts… Ce pourrait être l’occasion de donner à entendre toute son oeuvre et de faire ce travail que Marc Bernard a fait sur des romanciers. Ce qui devrait être possible puisque son catalogue ne comprend pas plus d’une cinquantaine d’opus. Ce serait l’occasion de redécouvrir l’un des compositeurs les plus attachants du siècle, l’un de ceux dont l’oeuvre restera. En avant-première, et pour vous donner l’envie d’aller un peu plus loin dans la découverte de ce compositeur, je vous propose d’écouter son Quatuor III, une oeuvre qui date de 1994, l’une des toutes dernières écrites par le compositeur, interprétée par le Quatuor Ysaÿe. Il s’agit d’une oeuvre particulièrement émouvante puisque l’on y retrouve des références aux deux grands compositeurs qui ont nourri toute sa vie Boucourechliev : Beethoven, sur lequel il a écrit un livre de référence, et Webern. Pour qui a en tête, les derniers quatuors sublimes de Beethoven, il y a dans cette pièce plus qu’un hommage, un écho, un dialogue de musicien. C’est très simple, très beau.
Quatuor III
Tous les compositeurs que je viens de citer ont eu des vies relativement longues. Il pourrait être intéressant de tenter l’expérience avec des musiciens dont la carrière a été tôt interrompue, comme Jean-Pierre Guézec, élève et successeur d’Olivier Messiaen à la classe d’analyse du Conservatoire de Paris. Né en 1934, mort en 1971, Guézec a laissé un catalogue court, moins de trente pièces, toutes très denses, le plus souvent brèves qui mériteraient, elles aussi, d’être réécoutées attentivement. Car des pépites se trouvent dans cette oeuvre, comme ces Textures Enchaînes pour 16 musiciens, qui datent de 1967.
Textures Enchaînées
Tous les compositeurs que j’ai jusqu’à présent cités s’inscrivaient peu ou prou dans la tradition viennoise de Schönberg et Webern. Tous sont passés par le dodécaphonisme et le sérialisme, e cela s’est entendu à plusieurs reprises. Mais on pourrait également revisiter des oeuvres de compositeurs qui se situent dans une tradition plus expérimentales, plus radicale. Je pense, par exemple, à celle de l’américain Kenneth Gaburo, compositeur auquel j’ai déja consacré une émission. Né en 1926, mort en 1993, Gaburo était un de ces personnages hors-normes qui a mêlé musique, musique expérimentale, musique de jazz, il a longtemps été pianiste de jazz, recherche et expérimentation. Il s’est notamment beaucoup intéressé à ce qu’il appelait la linguistique compositionnelle. Enseignant, éditeur, organisateur de manifestations d’avant-garde, il est l’un de ces personnages sans lesquels la vie culturelle des années 70 n’aurait pas été ce qu’elle fut. Son oeuvre est aujourd’hui un peu oubliée. La plupart de ses publications sont épuisées, ses disques sont, à une ou deux exceptions près, introuvables. Et c’est sans doute dommage comme on pourra en juger en écoutant antiphony, une oeuvre de 1967, pour voix, flûte, trombone, doouble basse et électronique que je vous propose d’écouter dans un enregistrement de l’orchestre de chambre de l’université de l’Illinois.
Antiphony