Bernard Girard
Block Beuys de Richard Rijnvos


oeuvre
plage
durée
Générique
Hyxos
1

R.Rinjvos
BlockBeuys, Raum 1
1
24'23
""
Raum 2
2
17'42
""
Raum 4
4
ad libitum


   

Bonjour,
J’ai, il y a une quinzaine de jours consacré toute une émission à la très belle exposition que Beaubourg consacre actuellement aux relations entre les sons et les lumières. Je l’ai dit, on voit dans cette exposition, un piano empaqueté dans du feutre. C’est l’une des pièces maîtresses de Joseph Beuys, qui est je crois l’un des très grands artistes de la deuxième moitié du 20ème siècle, l’un des plus difficiles, sans doute, mais aussi l’un de ceux, j’ai envie de dire l’un des rares, dont l’œuvre parle de l’horreur de ce siècle, les camps de la mort nazis. Quand je dis que son œuvre en parle, c’est sans jamais nous le dire, de manière tellement subliminale que l’on n’est pas sûr qu’il y ait lui-même pensé. Mais ses pièces de graisse, de métal ou de feutre ont une présence répulsive dont je ne connais pas d’autre exemple.
Lorsque l’on parle de cruauté, d’horreur en peinture, on pense immédiatement à Goya, aux Désastres de la guerre, à ce guérillero pendu qu’un soldat français, assis, le visage posé sur la main dans une attitude de repos, regarde. On pense à cet autre tableau qui représente des soldats de Napoléon, baïonnettes en avant, en train de tirer sur un paysan à la chemise blanche, aux bras dressés dans une scène qui rappelle la crucifixion du Christ. Les œuvres de Joseph Beuys sont des années lumière de tout cela. Si elles nous parlent de cruauté, c’est tout autrement. D’une manière que je dirais presque philosophique en jouant de matières nouvelles pour des artistes : le feutre, la graisse, mêlées à des matières plus traditionnelles comme le bois ou le métal. Matières auxquelles il donne une présence lourde, qu’il dévoile et mène à la lumière.  Il y a quelque chose de la démarche lente, puissante de Heidegger dans le travail de Beuys.
C’est donc avec curiosité et, je dois le dire, une pointe d’inquiétude que j’ai commencé d’écouter Block Beuys, une œuvre que Richard Rinjvos, un compositeur hollandais a consacrée à la collection d’œuvres de Beuys installée au musée de Darmstadt qu’on appelle justement Block Beuys.
Avant d’en dire un peu plus sur ce projet, je vous propose d’entendre un premier extrait de cette pièce qui dure près de 80 minutes interprétée par l’ensemble Ives sous la direction du compositeur. Cette pièce associe bande magnétique et 12 instruments.

Raum 1

Ce Block Beuys dont nous venons d’entendre un premier extrait a une histoire tout à fait originale.  Son auteur, Richard Rijnos, avait été invité à Darmstadt, en 1990, aux cours d’été qui se tiennent tous les deux ans dans cette ville qui a joué un rôle très important dans la création de la musique contemporaine, un rôle qu’on a pu comparer à celui de Nashville dans la musique pop. On y organisait des rencontres, des séminaires, des concerts, avec de nombreuses créations. Et c’est lors de l’une de ces sessions d’été que Rijnos, échappant pour une après-midi à ses cours et conférences, est allé visiter le musée de la ville : le Hessisches Landesmuseum, le musée de l’Etat de Hesse, une longue bâtisse un peu lourde, comme on en voit tant en Allemagne, décorée, sur l’une de ses ailes d’une tour qui fait office de clocher. On trouve dans ce musée des œuvres de Breughel, de Rubens, d’Otto Dix et, bien sûr, de Joseph Beuys auquel sept salles sont consacrées qui réunissent 270 objets.
Ces salles ont fortement impressionné Richard Rijnvos qui était alors un tout jeune compositeur. Né en 1964, il n’avait en 1990 que trente ans et commençait tout juste à être connu pour les mentions qu’il avait reçu quelques mois plus dans des concours internationaux, mentions qui justifiaient qu’on l’ait invité à ces cours d’été.
Ces salles ont à ce point impressionné Rijnvos qu’il décida d’écrire une musique pour chacune d’entre elles. Nous avons entendu celle écrite pour la première salle. Je vous propose maintenant d’entendre celle écrite pour la seconde salle qui fait appel à 21 instruments.  

Raum 2

Je disais tout à l’heure qu’il y avait, dans la démarche de Beuys quelque chose de philosophique, et je pense qu’on retrouve cette même préoccupation chez Rijnvos. Peut-être avez vous remarqué ce continuum, ce son neutre qui occupe à certains moments, comme au début, tout l’espace et qui à d’autres sous-tend la musique, il est comme installé en dessous d’elle, à la manière des fondations d’une maison.
Il y a dans ce son continu quelque chose du silence « bruissant » dont parle Emmanuel Levinas lorsqu’il évoque cette expérience très étrange du rien, du néant. Le néant, c’est, dit-il dans Ethique et infini, un livre d’entretien avec Philippe Nemo,   « Quelque chose qui ressemble à ce que l’on entend quand on approche un coquillage vide de l’oreille, comme si le vide était plein, comme si le silence était un bruit. Quelque chose qu’on peut ressentir également quand on pense que même s’il n’y avait rien, le fait qu’ « il y a » n’est pas niable. Non qu’il ait ceci ou cela ; mais la scène même de l’être est ouverte. Dans le vide absolu, qu’on peut imaginer d’avant la création – il y a. » Ce beau passage montre comment une pensée philosophique peut se rattacher à des riens, à des intuitions de l’enfance, Levinas fait d’ailleurs allusion à son expérience d’enfant enfermé dans sa chambre le soir, tandis que la vie continuait dans les pièces voisines. Je cite ces textes avec d’autant plus de plaisir qu’Emmanuel Levinas est tout à la fois le père d’un compositeur de qualité, Michaël Levinas, et l’auteur de quelques uns des plus beaux textes que des philosophes aient écrit sur la paternité. Mais revenons à Rinjvos.
Il lui a fallu dix ans pour réaliser ce projet. Si c’est en 1990 qu’il a pour la première fois visité le musée de Darmstaadt, c’est en 2000 qu’il a mis la dernière main à ce projet et qu’il a écrit les parties pour les pièces 4, 5, 6 et 7 que je vous propose de découvrir dans les dernières minutes qui nous restent.

Raum 4