Bonjour,
J’ai, il y a une quinzaine de jours consacré toute une
émission à la très belle exposition que Beaubourg
consacre actuellement aux relations entre les sons et les
lumières. Je l’ai dit, on voit dans cette exposition, un piano
empaqueté dans du feutre. C’est l’une des pièces
maîtresses de Joseph Beuys, qui est je crois l’un des très
grands artistes de la deuxième moitié du 20ème
siècle, l’un des plus difficiles, sans doute, mais aussi l’un de
ceux, j’ai envie de dire l’un des rares, dont l’œuvre parle de
l’horreur de ce siècle, les camps de la mort nazis. Quand je dis
que son œuvre en parle, c’est sans jamais nous le dire, de
manière tellement subliminale que l’on n’est pas sûr qu’il
y ait lui-même pensé. Mais ses pièces de graisse,
de métal ou de feutre ont une présence répulsive
dont je ne connais pas d’autre exemple.
Lorsque l’on parle de cruauté, d’horreur en peinture, on pense
immédiatement à Goya, aux Désastres de la guerre,
à ce guérillero pendu qu’un soldat français,
assis, le visage posé sur la main dans une attitude de repos,
regarde. On pense à cet autre tableau qui représente des
soldats de Napoléon, baïonnettes en avant, en train de
tirer sur un paysan à la chemise blanche, aux bras
dressés dans une scène qui rappelle la crucifixion du
Christ. Les œuvres de Joseph Beuys sont des années
lumière de tout cela. Si elles nous parlent de cruauté,
c’est tout autrement. D’une manière que je dirais presque
philosophique en jouant de matières nouvelles pour des artistes
: le feutre, la graisse, mêlées à des
matières plus traditionnelles comme le bois ou le métal.
Matières auxquelles il donne une présence lourde, qu’il
dévoile et mène à la lumière. Il y a
quelque chose de la démarche lente, puissante de Heidegger dans
le travail de Beuys.
C’est donc avec curiosité et, je dois le dire, une pointe
d’inquiétude que j’ai commencé d’écouter Block
Beuys, une œuvre que Richard Rinjvos, un compositeur hollandais a
consacrée à la collection d’œuvres de Beuys
installée au musée de Darmstadt qu’on appelle justement
Block Beuys.
Avant d’en dire un peu plus sur ce projet, je vous propose d’entendre
un premier extrait de cette pièce qui dure près de 80
minutes interprétée par l’ensemble Ives sous la direction
du compositeur. Cette pièce associe bande magnétique et
12 instruments.
Raum 1
Ce Block Beuys dont nous venons d’entendre un premier extrait a une
histoire tout à fait originale. Son auteur, Richard
Rijnos, avait été invité à Darmstadt, en
1990, aux cours d’été qui se tiennent tous les deux ans
dans cette ville qui a joué un rôle très important
dans la création de la musique contemporaine, un rôle
qu’on a pu comparer à celui de Nashville dans la musique pop. On
y organisait des rencontres, des séminaires, des concerts, avec
de nombreuses créations. Et c’est lors de l’une de ces sessions
d’été que Rijnos, échappant pour une
après-midi à ses cours et conférences, est
allé visiter le musée de la ville : le Hessisches
Landesmuseum, le musée de l’Etat de Hesse, une longue
bâtisse un peu lourde, comme on en voit tant en Allemagne,
décorée, sur l’une de ses ailes d’une tour qui fait
office de clocher. On trouve dans ce musée des œuvres de
Breughel, de Rubens, d’Otto Dix et, bien sûr, de Joseph Beuys
auquel sept salles sont consacrées qui réunissent 270
objets.
Ces salles ont fortement impressionné Richard Rijnvos qui
était alors un tout jeune compositeur. Né en 1964, il
n’avait en 1990 que trente ans et commençait tout juste à
être connu pour les mentions qu’il avait reçu quelques
mois plus dans des concours internationaux, mentions qui justifiaient
qu’on l’ait invité à ces cours d’été.
Ces salles ont à ce point impressionné Rijnvos qu’il
décida d’écrire une musique pour chacune d’entre elles.
Nous avons entendu celle écrite pour la première salle.
Je vous propose maintenant d’entendre celle écrite pour la
seconde salle qui fait appel à 21 instruments.
Raum 2
Je disais tout à l’heure qu’il y avait, dans la démarche
de Beuys quelque chose de philosophique, et je pense qu’on retrouve
cette même préoccupation chez Rijnvos. Peut-être
avez vous remarqué ce continuum, ce son neutre qui occupe
à certains moments, comme au début, tout l’espace et qui
à d’autres sous-tend la musique, il est comme installé en
dessous d’elle, à la manière des fondations d’une maison.
Il y a dans ce son continu quelque chose du silence « bruissant
» dont parle Emmanuel Levinas lorsqu’il évoque cette
expérience très étrange du rien, du néant.
Le néant, c’est, dit-il dans Ethique et infini, un livre
d’entretien avec Philippe Nemo, « Quelque chose qui
ressemble à ce que l’on entend quand on approche un coquillage
vide de l’oreille, comme si le vide était plein, comme si le
silence était un bruit. Quelque chose qu’on peut ressentir
également quand on pense que même s’il n’y avait rien, le
fait qu’ « il y a » n’est pas niable. Non qu’il ait ceci ou
cela ; mais la scène même de l’être est ouverte.
Dans le vide absolu, qu’on peut imaginer d’avant la création –
il y a. » Ce beau passage montre comment une pensée
philosophique peut se rattacher à des riens, à des
intuitions de l’enfance, Levinas fait d’ailleurs allusion à son
expérience d’enfant enfermé dans sa chambre le soir,
tandis que la vie continuait dans les pièces voisines. Je cite
ces textes avec d’autant plus de plaisir qu’Emmanuel Levinas est tout
à la fois le père d’un compositeur de qualité,
Michaël Levinas, et l’auteur de quelques uns des plus beaux textes
que des philosophes aient écrit sur la paternité. Mais
revenons à Rinjvos.
Il lui a fallu dix ans pour réaliser ce projet. Si c’est en 1990
qu’il a pour la première fois visité le musée de
Darmstaadt, c’est en 2000 qu’il a mis la dernière main à
ce projet et qu’il a écrit les parties pour les pièces 4,
5, 6 et 7 que je vous propose de découvrir dans les
dernières minutes qui nous restent.