émission du 14/03/05
Les Archipels d’André Boucourechliev
Compositeur |
Oeuvre |
Disque |
Durée |
|---|---|---|---|
Scelsi |
Hyxos |
Hyxos, 1 |
générique |
Boucourechliev |
Archipel 1 |
Archipels, 1 |
10’54 |
“” |
Archipel 2 |
Archipels, 2 |
19’03 |
“” |
Archipels 4 |
Archipels, 4 |
13’45 |
“” |
Anarchipel |
Archipel, 5 |
11’52 |
Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui des oeuvres d’André Boucourechliev.
Bonjour, nous allons passer cette heure en compagnie d’André Boucourechliev, l’un des compositeurs de la génération de Pierre Boulez les plus connus des mélomanes, non pour ses oeuvres musicales que ne connaissent vraiment que les amateurs de musique contemporaine, mais pour ses ouvrages de musicologie, pour le Beethoven et le Stravinsky notamment, qu’il a donnés au Seuil dans les années 60 et qui ont appris à des générations de mélomanes comment écouter ces musiciens.
Ce n’est pas du musicologue que je parlerai aujourd’hui, mais du compositeur tout à fait passionnant et tout particulièrement d’une série, Archipels, qui a le plus fait pour sa réputation. Il s’agit d’une série de quatre, on devrait plutôt dire de cinq, oeuvres pour formations diverses, le piano, le quatuor à cordes, les percussions… qui explorent toutes les possibilités de ce que l’on a appelé l’aléatoire.
C’est dans les années soixante que les compositeurs d’avant-garde se sont intéressés à l’utilisation de techniques de composition leur permettant de construire ce que Umberto Eco a appelé dans un livre publié en 1962 mais se basant sur une conférence prononce en 1958 des oeuvres ouvertes.
On a là un exemple rare de circulation de concepts entre des milieux différents : la peinture, Eco parle longuement dans son livre de l’art informel qui dominait alors le champ de l’avant-garde, de littérature, tout un chapitre du livre est consacré au Finnegan’s Wake de James Joyce, la culture populaire avec des développements sur la télévision, et la science avec une réflexion sur la théorie de l’information.
Parler d’Umberto Eco dans une émission consacrée à André Boucourechliev n’a rien d’absurde. Les deux hommes se sont connus, ont travaillé ensemble et, les dates l’indiquent, le musicien a composé ses Archipels avec à l’esprit les analyses du philosophe. Cette série a, en effet, été composée entre 1966 et 1971, soit cinq ans après la publication italienne et deux ans après la publication parisienne d’un livre qu’André Boucourechliev a contribué à traduire en français.
Je disais que cette série comprend cinq pièces, la première Archipel 1 a été écrite pour deux pianos et deux percussions, mais elle peut également être jouée sans percussions, elle est alors, explique son auteur, très différente. “La partition de chaque interprète, je cite le compositeur, comporte, à part quelques structures fixes, un grand nombre de structures “labiles” qui obéissent toutes au principe fondamental valable pour toutes les Archipels. Il s’agit d’une dissociation des hauteurs (des notes) et des autres éléments : durées, intensités, registres, donnés par ailleurs, qui devront être réassociés de façon toujours différente à l’instant de leur mise en jeu. Ce système, poursuit Boucourechliev, est une innovation et garantit, pour tous les Archipels, la flexibilité interne des structures.”
Voici donc Archipel 1 interprété par Claude Helfer et Hahon Autsbö au piano, Jean-Pierre Drouet et Roland Auzet aux percussions
Archipel 1
On l’aura compris à la lecture des commentaires de Boucourechliev sur cette partition, parler de musique aléatoire est trompeur. Le hasard n’a pas vraiment sa place dans cette musique, comme ce peut l’être avec les oeuvres que composait à la même époque John Cage. Les techniques utilisées ne doivent pas non plus être confondues avec celles de compositeurs comme Boulez et Stockhausen qui se contentaient alors de donner aux interprètes la liberté de battre les pages de la partition comme on bat des cartes. Boucourechliev a véritablement introduit l’incertitude, le mouvement dans ses oeuvres, un peu comme Mallarmé ou Joyce le faisaient lorsqu’ils autorisaient plusieurs lectures d’un même texte. Plus que de hasard, il s’agit d’ouverture du champ des possibles.
Boucourechliev parle dans le texte que je lisais tout à l’heure de “structures flexibles”, ce que l’on pourrait peut-être illustrer en pensant aux mobiles de Calder qui laisse au vent le soin de déplacer des pièces que le sculpteur a construites et liées ensemble. Mais ce n’est qu’une image, pour le compositeur, il s’agissait de pousser l’éclatement du discours musical amorcé par Schönberg, poursuivi par Webern qui a conduit à une sorte de “polyvalence des structures” dont les formes ouvertes ne sont que l’expansion.
On retrouve cette réflexion dans Archipel 2, un quatuor à cordes, forme que Boucourechliev a beaucoup étudiée dans ses travaux de musicologie sur Beethoven, Beethoven auquel on pense d’ailleurs à plusieurs reprises dans cette très belle pièce qui mériterait une analyse approfondie. Elle introduit, en effet, au sein même de la musique une réflexion sur les rapports entre instrumentistes, sur leurs communications, sur la tension qui peut naître entre des musiciens qui ne poursuivent pas forcément tout à fait le même chemin, qui se guident mutuellement, qui se donnent des instructions. Je vous propose de l’entendre dans l’une des interprétations qu’en donne le quatuor Ysaïe cet Archipel 2 créé au festival de Royan en 1969.
Archipel 2
Il faut dire un mot des partitions de ces Archipels qui ne ressemblent à rien de connu : ce sont de grandes feuilles couvertes de plages de signes, de notes, de schémas… qui demandent une lecture qui n’est pas sans rappeler celle que sollicitent les derniers textes de Mallarmé : un parcours dans la page.
Cette flexibilité qu’introduit Boucourechliev dans ses musiques amène à s’interroger sur l’oeuvre musicale, sur les relations avec les interprètes, mais aussi et peut-être surtout avec l’auditeur. Le fait que ces oeuvres soient ouvertes veut dire qu’il y a peu de chances qu’on les entendre en concert deux fois de la même manière, mais je ne pense pas que ce soit très important : nous conservons rarement une mémoire assez précise de ces oeuvres pour saisir les nuances, les différences. L’important est je crois ailleurs. Ces structures flexibles qui sollicitent beaucoup les interprètes leur donnent la possibilité d’introduire, dans la présentation de l’oeuvre, leur sensibilité, c’est-à-dire en fait celle d’un public, celle d’une époque. En ce sens, ces oeuvres sont une réflexion sur l’interprétation, sur la manière dont elle réinvente en permanence les oeuvres du répertoire, dont elle les ajuste à notre sensibilité, à notre écoute, à ce que nous y cherchons qui évolue en permanence.
Par ailleurs, ces structures flexibles cassent le déroulement de l’oeuvre, son programme ne se confond plus avec la succession des moments. Ce qui en pratique veut dire que l’on peut l’entendre sans se plier à la discipline du début, du milieu et de la fin : on peut entrer et sortir de l’oeuvre. Dans un texte publié en 1960 dans la revue Esprit, bien avant donc la composition de ces Archipels, André Boucourechliev imaginait, je le cite, “la diffusion d’un programme permanent où l’auditeur serait libre d’entrer et de sortir au moment de son choix, où il serait d’autre part, libre de ses mouvements à l’intérieur d’un réseau stéréophonique, libre de choisir et d’articuler pour ainsi dire, son espace personnel dans celui, ouvert, de l’oeuvre.” On pense en lisant ce texte au deuxième quatuor de Morton Feldman qui dure plus de six heures, mais aussi à ces environnements sonores qui transforment l’auditeur en promeneur comme ceux qu’organise Pierre Henry dans sa maison studio.
Mais revenons à Archipels. Je vous propose d’écouter celle des pièces de cette série qui pose, semble-t-il, le plus de difficultés d’interprétation : Archipel 4 pour piano seul que nous allons entendre interprété par Georges Pludermacher. Difficile, mais pas impossible! André Boucourechliev était pianiste. C’est ainsi, d’ailleurs, qu’il s’est d’abord fait connaître du milieu musical parisien en 1955 à l’occasion d’un concert salle Gaveau. Il est, d’ailleurs, amusant de relire ce que disait alors le critique musical du Monde, René Dumesnil : “M.André Boucourechliev, qui s’est fait entendre salle Gaveau, possède une bonne technique du piano, affirmée surtout dans l’Appasionata, dans les variations de Mozart sur Ah! vous dirai-je maman. Bissé, il donna en supplément Feux d’artifice de Debussy et montra par ce récital qu’il fera un excellent pianiste lorsqu’il aura davantage affirmé sa personnalité.”
Archipel 4
Nous arrivons au terme de cette émission consacrée aux Archipels d’André Boucourechliev et je voudrais la terminer par une oeuvre dans laquelle le compositeur a tenté une nouvelle expérience. Les premiers auditeurs de ses Archipels s’étant souvent inquiété des risques d’anarchie liée à son mode de composition, il a voulu, comme il le dit, “tenter le diable” en laissant ouverte la possibilité d’une mauvaise communication entre les interprètes (ils sont six) dans cette pièce au beau nom, Anarchipel que je vous laisse entendre interprétée par Brigitte Sylvestre, Elisabeth Chojnacka, François Rieunier, François-Frédéric Guy, Roland Auzet et Jean-Pierrre Drouet.
Anarchipel
Pour retourner à la page d’accueil