émission du 26/11/05
Réseau Cage
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Compositeur |
Oeuvre |
Disque |
Durée |
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Hyxos |
générique |
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Marcel Duchamp |
Erratum musical |
Marcel Duchamp, 2 |
4’35 |
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John Cage |
Eight Whiskus |
Cage, 2 |
5’07 |
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Luigi Russolo |
Corale |
Anthology, CD1, 1 |
1’57 |
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John Cage |
Rozart Mix |
Anthology, CD2,2 |
7’18 |
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Alvin Lucier |
Fragments |
USA, 8 |
7’22 |
|
Nam June Paik |
Hommage à John Cage |
Anthology, CD2, 1 |
4’13 |
|
John Cage |
Aria N°2 |
Litany for a whale, 2 |
6’12 |
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François Dufrêne |
U 47 |
Dufrêne, 2 |
3’57 |
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Joëlle Léandre |
Hommage à J |
Cage, Léandre, 5 |
4’13 |
|
James Tenney |
Form 2 |
Tenney, Forms, CD1, 3 |
16’44 |
Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui des oeuvres de John Cage, Marcel Duchamp, Nam June Paik, François Dufrêne, Russolo
Bonjour,
John Cage est certainement l’un des compositeurs du 20ème siècle qui a eu le plus d’influence sur ses collègues et, au delà, sur le monde de l’art. On ne compte plus, dans un peu tous les domaines, les références à ses oeuvres. Et il peut être intéressant ou, du moins, amusant, d’essayer de reconstituer, de manière artisanale, informelle, et sans y mettre trop de sérieux un pan de ce réseau d’influences, de citations, d’amitiés, d’inimitiés et de critiques également qui l’ont entouré. Il conviendrait alors de citer de nombreux compositeurs américains, je pense notamment à Morton Feldman, mais aussi français, comme Pierre Boulez, qui n’a pas toujours été tendre pour son grand concurrent, mais j’ai choisi, pour cette émission, d’explorer les marges de ce réseau.
Je partirai d’une oeuvre musicale que John Cage a probablement connu avant tout le monde, celle de Marcel Duchamp. On sait que Marcel Duchamp s’est installé aux Etats-Unis pendant la guerre, qu’il y a beaucoup joué aux échecs. C’est là, à New-York, que John Cage qui avait commencé d’écrire avant la guerre, et j’y reviendrai, l’a rencontré. A plusieurs reprises, il a dit l’importance de l’auteur de la mariée mise à nu sur son travail et ceci de manière radicale comme le suggère cette phrase : “ une manière d’étudier la musique : étudier Duchamp .”
C’est là sans doute qu’ils ont commencé de jouer aux échecs et de parler de la chance, du hasard. De ce hasard que Marcel Duchamp avait justement convoqué, bien avant que John Cage ne s’en empare, pour composer des oeuvres musicales selon un procédé que l’on peut, je crois, tout simplement qualifier de dadaïste. Des notes sont écrites sur des bouts de carton que l’on met dans un chapeau. On tire les notes les unes derrières les autres, puis on les inscrit sur une partition à trois voix, la sienne et celle de ses deux soeurs, Madeleine et Yvonnne avec lesquelles il a composé cette oeuvre en 1913 à Roue. Cet erratum musical a été créé à Paris en 1920 à l’occasion d’une manifestation dadaïste. Comme on le devine, il a suscité sifflets, protestations, cris de la salle. Mais j’imagine que son auteur n’en fut point surpris. Cette oeuvre a été écrite pour trois voix, deux féminines, celles des deux soeurs de Marcel Duchamp, et une masculine, celle du compositeur. Nous l’entendrons dans une version exclusivement masculine qu’en ont donné pour le disque John Bondler, Petr Kotik et William Lyon Lee. C’est un choix un peu imposé puisque c’ est la seule dont je dispose.
Erratum musical
Cage a utilisé le hasard dans nombre de ses oeuvres, mais il l’a fait de mille manières. En laissant à la chance le soin de décider, comme dans le tirage au sort de Marcel Duchamp, en donnant à l’interprète de larges marges de liberté, comme dans ces pièces dont la partition est portée sur plusieurs transparentes que l’interprète superpose pour créer la partition qu’il va jouer, un peu à la manière d’un oracle qui interroge le vol des oiseaux dans le ciel ou le marc de café au fond d’une tasse, mais il a aussi utilisé des techniques basées sur la contrainte, un peu à la manière de l’Oulipo. C’est ce qu’il a fait dans Eight Whiskus, une pièce pour violon solo que Cage créa à partir du texte d’un poète australien, Chris Man en appliquant le procédé suivant : il commença par décomposer le poème initial en une série de haikus, puis il “attribua aux syllabes au hasard les notes de la gamme de fa mineur.” Il en résulta une musique vocale qu’il arrangea ensuite pour violon solo. C’est cette pièce que nous allons maintenant entendre dans l’interprétation de Malcom Goldstein.
Eight Whiskus
Si John Cage fut grand explorateur du hasard, il fut aussi et surtout celui qui nous enseigna comment écouter d’une oreille musicale les bruits. En témoignent de nombreuses oeuvres dont la plus célèbre est, sans doute, ces 4’51 de silence qui amènent les auditeurs à prêter attention aux bruits de la salle, mais aussi sa vie. Un de ceux qui l’ont rencontré à la fin de sa vie me racontait tout récemment qu’il lui avait rendu visite alors qu’il y avait des travaux dans son immeuble, de ces travaux qui font un bruit insupportable. Demandant à Cage s’il n’en souffrait pas trop, celui-ci lui répondit que non, que c’était comme une musique.
Cet intérêt pour les bruits est, chez Cage, ancien. On le retrouve dans l’un de ses premiers textes, un manifeste écrit en 1937 : Le futur de la musique, ce que je crois. Cage a, à l’époque, 25 ans, il est né en 1912, et il l’a prononcé dans une conférence. Ce texte est longtemps resté inédit, il a pour la première été publié en 1958 dans une première rétrospective de ses oeuvres, mais il met déjà en évidence l’intérêt du jeune compositeur pour le bruit puisqu’il commence par cette phrase : “ Où que nous soyons, ce que nous entendons, c’est surtout du bruit. Quand nous l’ignorons, il nous gêne. quand nous l’écoutons, nous le trouvons fascinant. Le bruit d’un camion à 80 kilomètre heures. Statique entre les arrêtes. Pluie. Nous voulons capturer et contrôler ces sons pour les utiliser, non pas comme des sons mais comme des instruments musicaux. Chaque studio de cinéma a une bibliothèque d’effets sonores enregistrés sur film. Avec un phonographe, il est maintenant possible de contrôler l’amplitude et la fréquence de n’importe lequel de ces sons et de lui donner un rythme à l’intérieur ou au delà de l’imagination de chacun. Partant de quatre enregistrement phonographiques on peut composer et interpréter un quatuor de moteur à explosion, de vent, de battements du coeur et de glissement de terrain. ”
Dans la suite de ce texte, il critique les inventeurs d’instruments nouveaux qui ont tenté de créer avec leur invention de la musique comme on en écrivait au 18ème ou au 19ème siècle. Puis il suggère que l’opposition classique en musicologie entre dissonance et consonance va s’estomper derrière celle entre bruit et sons musicaux. Il ajoute, dans un passage, qui mériterait de longs développements que l’introduction du bruit modifie le temps musical, donne au musicien accès à des temps différents, beaucoup plus riches. Cage a mis en évidence le rôle de la durée dans la musique. L’une de ses thèses est que le principe universel de la musique n’est pas l’harmonie comme on le dit la tradition, Schönberg inclus, mais le temps, ce qui permet de remplacer l’opposition entre dissonances et consonances, par celle entre son et silence.
Ces idées ont eu une influence considérable sur la musique contemporaine. Elles ont des antécédents, notamment du coté des futuristes italiens, de Luigi Russolo, auteur en 1913 d’un manifeste, L’art des bruits, qui associe également l’évolution de la musique et celle des instruments : “ Aujourd’hui , écrit Russolo dans ce texte qui a été traduit en français dans les années 50 par le poète lettriste Maurice Lemaitre, l’art musical recherche les amalgames des sons les plus dissonants, les plus étranges et les plus stridents. Nous nous approchons ainsi du son-bruit. Cette évolution de la musique est parallèle à la multiplication grandissante des machines qui participent au travail humain. ” 1
De Luigi Russolo, voici justement Corale, une oeuvre de 1921, co-écrite avec son frère Antonio.
Corale
De ce Corale de Russolo à Rozart Mix de John Cage, il y a plus de 40 ans, on ne peut pas dire qu’il n’y ait pas de parenté, même s’il est peu probable que le compositeur américain ait pensé à son lointain prédécesseur lorsqu’il a composé Rozart Mix, une oeuvre basée sur de la musique enregistrée sur plusieurs bandes et dont l’exécution n’est pas sans rappeler les techniques du cut-up et du collage.
Rozart Mix
Quand on fait une recherche sur Google sur Rozart Mix, on trouve des échanges de courrier entre musiciens, interprètes qui ont tenté de la jouer et qui butent sur l’interprétation d’une partition composée d’un échange de courrier entre John Cage et un autre compositeur américain, Alvin Lucier, l’un des inventeurs du courant minimaliste de la musique américaine au coté de La Monte Young et Phil Niblock. Lucier est surtout célèbre pour une pièce électronique de 1968 qui répète sans fin les seuls mots : I am sitting in a room. Mais c’est une oeuvre pour quatuor à cordes un peu plus ancienne, puisqu’elle date de 1961, que je vous propose maintenant d’écouter dans l’interprétation qu’en donne le quatuor Arditti.
Fragments
Mais, après ce détour par une musique qui pourrait presque paraître académique après ce que nous avons entendu, revenons à la musique des bruits. Parmi tous ceux qui s’y sont très tôt essayés, il faut compter avec Nam June Paik, que l’on connait plutôt pour son art vidéo, mais qui était musicien de formation et qui a également composé plusieurs oeuvres musicales dont cet hommage à John Cage qui date de 1958-19159, époque où Nam June Paik hésitait encore entre une carrière de compositeur et de plasticien.
Hommage à John Cage
On aura reconnu dans cet Hommage à John Cage, comme dans Rozart Mix, des cris. L’intérêt de John Cage pour les bruits ne pouvait que l’amener à s’intéresser à ce que l’on pourrait l’infra-langage, à ces bruits que nous produisons avec nos lèvres, notre langue, nos dents, notre gorge et qu’il a exploité dans plusieurs de ses oeuvres vocales et, notamment, dans cet Aria N°2 que je vous propose d’écouter dans l’interprétation qu’en donne Paul Hillier accompagné d’électronique.
Aria N°2
On pense naturellement, en l’écoutant, aux poème ultra-lettristes, aux mégapneumies de Gil Wolman et aux crirythmes de François Dufrêne, comme cet U-47, improvisation de 1962 entièrement réalisée avec des bruits de gorge, de langues et de dents, que l’on peut trouver sur le disque qui accompagne le beau livre que lui a consacré, il y a quelques mois, l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts. Le titre, U-47, fait naturellement allusion à ces sous-marins que la marine allemande voulait lancer à l’assaut de la Grande-Bretagne.
U-47
L’importance de John Cage dans la musique contemporaine, sa place centrale se mesure au nombre de pièces qui lui sont dédiées ou qui portent comme titre Hommage à John Cage. Nous en avons entendu une tout à l’heure de Nam June Paik, nous en entendrons une ou deux autres dans quelques instants, je vous propose d’en écouter un autre, dû à Joëlle Léandre, une contrebassisse qui a beaucoup travaillé avec Cage et qui a créé plusieurs de ses oeuvres. Cet hommage est une bande magnétique réalisée en 1984
Hommage à J
Je le disais, on trouve dans le répertoire contemporain de nombreux hommages à Cage. L’un des plus intéressants est sans doute celui de James Tenney. Intéressant il l’est à double titre, il l’est d’un point de vue musical, comme on pourra en juger dans quelques instants, mais il l’est également d’un point de vue théorique, musicologique puisqu’il s’interroge sur la place de l’harmonie dans le travail d’un compositeur qui, on le disait tout à l’heure, a voulu l’exclure du champ musical. Voici donc Form 2 In memoriam John Cage de James Tenney, dans l’interprétation qu’en a donné le groupe Musik Fabrik en 1993.
Form 2
Discographie
The entire musical world of Marcel Duchamp, ampersound
James Tenney, Forms 1-4, Musik Fabrik, hat[now]Art, 2-127
USA, Arditti String quartet, Montaigne, Mo782139
John Cage, Joëlle Léandre, Montaigne, Mo782121
An anthology of noise and electronic music, volume 1, Sub Rosa, SR 190
John Cage, Edition John Cage, Wergo, wer 6636-2
Litany for the whale, John Cage avec Terri Riley et Paul Hilier, Harmonia Mundi, 907279
François Dufrêne, Archi-Made, ENSB, 2005
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1 Luigi Russolo, L’art des bruits , Richard Masse, 1954