Bernard Girard

Emission du  24/05/2010

Cantate pour elle d’Ivo Malec



Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec, aujourd’hui, des oeuvres d’Ivo Malec et Mark Applebaum.


Bonjour,

Il est des oeuvres qui s’imposent. Dès la première écoute, on sait qu’elles sont importante et plus on les écoute plus on en est convaincu. Mais pourquoi? Qu’y a-t-il en elle? Quel mystère les habite qui nous les attache et  nous convainc ainsi comme peut faire un coup de foudre?

C’est cette question que je me suis posée ces derniers jours alors que retenu à la campagne avec pour seule source musicale mon micro-ordinateur j’ai écouté et réécouté la Cantate pour elle d’Ivo Malec, la pièce d’une quinzaine de minutes pour soprano, harpe et bande magnétique qui est, à mes yeux, son chef d’oeuvre. 

Une pièce composée en 1966 que j’ai donc écoutée et réécoutée et que je vous propose d’entendre une première fois dans son intégralité dans l’interprétation de Françoise Kubler, soprano, et Frédérique Garnier, harpe,avant de tenter l’analyse de cet attachement.

Cantate pour elle

C’était donc cette Cantate pour elle d’Ivo Malec que je tiens pour l’une des oeuvres les plus importantes du répertoire de la deuxième moitié du vingtième siècle. Mais pourquoi?

L’analyse musicale est un art difficile auquel je ne me risquerai pas faute de compétence. Je voudrais seulement essayer dans cette émission de partir à la découverte de cette oeuvre pour essayer de découvrir ce qui en elle ce qui me retient tant. L’exercice promet d’être un peu fastidieux et je vous prie, d’avance de m’en excuser.

Je commencerai, si vous le voulez bien par la fin. Cette oeuvre se termine de manière un peu inattendue. On ne s’y attend pas. La voix soudain s’éteint. 

La fin

Quelques notes rapides à la harpe comme une course qui s’éteint, s’achève sur un mur de silence, suivie de cette voix qui chante et parle une langue inconnue sur un fond de bruits industriels et naturels, il pourrait y avoir des oiseaux, on pense naturellement à Messiaen, puis un dernier geste chanté et rien. Un point final, il nous reste à reprendre lentement notre souffle. On imagine sur la scène la cantatrice épuisée se laissant aller à un geste de détente, signal qu’il est temps d’applaudir, ce que l’on fait naturellement avec enthousiasme. Mais pourquoi cette chute? Pourquoi cette chute là? Terminer une oeuvre est toujours un supplice. C’est vrai d’un récit, d’une nouvelle, d’un roman, j’imagine qu’il en va de même pour une oeuvre musicale. J’en ai écouté d’autres, d’autres chutes, je veux dire, pour voir s’il en allait ainsi.

Prenez ce Bow Tam Trees de Mark Applebaum, un compositeur américain. Une oeuvre très différente, plus expérimentale peut-être :

Bow Tam trees

Le temps n’a pas la même consistance. On n’est pas surpris par la fin parce qu’on n’en attend pas une. Cette oeuvre pourrait durer infiniment, on l’écoute comme on écouterait dans un champ une pompe qui monte de l’eau pour l’abreuvoir que viennent visiter le soir des vaches, sans y chercher le moindre sens. C’est la nature qui parle, je devrais plutôt dire qui produit des sons. Une nature où l’on peut également si on le souhaite reconnaître dans le lointain des oiseaux, si on le souhaite, ce n’est pas nécessaire, c’est une possibilité, rien de plus. Alors que chez Ivo Malec il en va autrement, si l’on est surpris de sa fin, c’est qu’il y avait dans sa musique quelque chose du discours.

Je sais bien que ce n’est pas une chose à dire d’une oeuvre musicale. Les musiciens n’aiment guère qu’on les compare à des journalistes ou à des romanciers qui racontent des histoires même si c’est bien ce qu’ils font parfois. Je me souviens d’avoir lu une belle interview de Vinko Globokar dans laquelle il racontait commencer la composition de ses oeuvres par l’écriture d’un texte, souvent politique, texte dont il ne restait rien pour l’auditeur sinon peut-être un rythme, un esprit. Pas un programme, disait-il. Non, pas un programme, une émotion qui passe par les mots, et ce n’est pas non plus un programme que l’on entend dans cette Cantate pour elle, mais un discours.

Un discours que l’on devine destiné à quelqu’un ou plutôt quelqu’une, c’est en tout cas ce que suggère le titre de l’oeuvre : Cantate pour elle. Il y a dans la cantate toujours quelque chose de la narration, mais on sait qu’il ne faut pas toujours se fier au titre, même lorsqu’il est comme celui-ci explicite. 

Pourquoi donc cette impression de discours alors même que l’on ne devine pas dans cette oeuvre de développement, du moins à la première écoute? On en devine si peu que l’on a l’impression que l’oeuvre commence par la fin. Cette amorce pourrait être une conclusion…

Amorce de l’oeuvre (jusqu’à 3’)

Mais justement, cette amorce qui pourrait être une plainte est aussitôt suivie d’une série d’événements sonores qui créent une atmosphère inquiétante, presque anxieuse, jusqu’à ce cri suivi de bruits métalliques industriels. C’est cela qui crée cette impression de récit, de discours aussitôt confortée par la grande variété d’objets sonores : notes produites par un instrument traditionnel, la harpe, bruits électroniques, sons concrets, poèmes phonétiques et lettristes, cris, chuchotement, chant, soupirs, frottements de pièces métalliques. 

Cette richesse sonore, ce travail très minutieux avec des sons d’origine différente contribue, je crois, plus que tout à ce sentiment de discours. Elle crée comme un décor, ce pourrait être une pièce de théâtre avec ses moments dramatiques, ses cris suivis de chocs, de chutes d’objets, bousculés, renversés. Mais je vous laisse écouter la suite…

De 3’ à 7’

Cette voix qui émerge de ce grésillement qui pourrait être celui de la pluie avant de retrouver des accents lyriques nous invite à rechercher un sens ou, plutôt, ce serait plus juste, à imaginer que tout cela a un sens. Phénomène que l’on retrouve à plusieurs reprises dans cette pièce. On voit là, d’ailleurs, toute la puissance de ces sons électroniques ou concrets que l’on écoute comme des objets musicaux, ce qu’ils sont évidemment dans cette oeuvre mais qui conservent quelque chose de l’ordre de la référence, du bruitage dans un théâtre, ce que n’a pas forcément une série de notes.

Je parle de théâtre, mais cette pièce évoque la solitude, celle de l’interprète sur la scène, celle, peut-être, du compositeur ou de la personne à laquelle il pense, une solitude habitée par des sentiments forts, colère, inquiétude, anxiété, plainte, repli sur soi…

Mais continuons l’écoute.

De 7 à 11’18

Ces passages presque parlés dans une langue inconnue, qui reviennent comme dans une conversation nous invitent à nous rapprocher de l’interprète, de l’auteur, à les écouter comme s’ils avaient quelque chose à nous dire. La distance qu’une oeuvre musicale crée immanquablement avec son auditeur ici se réduit, se rétrécit, nous entrons dans quelque chose qui relève de l’intime, comme si le compositeur avait voulu nous prendre par la main avant de nous entraîner au pays du lyrique qui suit.

De 11’18 à la fin

Vous aurez remarqué de nouveau ces effets de prise de distance, cette voix qui s’éloigne, qui tente de renouer le contact dans ce qui pourrait être une nuit sombre, comme si cette cantate, celle à laquelle elle est destinée, celle pour laquelle elle a été écrite s’était à jamais éloignée.

Je m’interrogeais au début de cette émission sur cette fin, cette chute qui renvoie si étrangement au début, non pas comme une boucle ou un cercle, mais comme une longue plainte que le compositeur aurait creusée comme on creuse une branche d’arbre lorsque l’on est enfant.

Je ne sais rien des conditions dans lesquelles Ivo Malec a écrit cette oeuvre, et sa biographie ne nous intéresse pas, nous avons ici une oeuvre qui nous touche non par ce qu’elle évoque ou ce qu’elle nous dit, elle ne nous dit en fait rien, mais parce que nous y lisons, par ces mouvements du coeur et de l’âme que le compositeur a su mettre en branle. Mais je vous propose tout de suite de la réécouter en entier.

Cantate pour elle