Bernard Girard

Cornelius Cardew


Compositeur          
Morceau                       
Plage     
Durée
Scelsi
Hyxos
1
Générique
Cardew
Autumn 60
1
8'59
Cardew
Treatise, pages 21 et 22
2
11'38
Cardew
Varitations Thälmann
5
9'17
Cardew
Memories of you
3
7'03
Cardew
Octet 61 for Jasper Johns
5
20'53

  

Bonjour,
L’un des problèmes les plus passionnants qui se posent aux amateurs d’art contemporain en général, et de musique contemporaine en particulier, est de savoir qui, parmi les artistes, les compositeurs qui travaillent aujourd’hui, qui ont travaillé ces dernières années, restera ?
Ce n’est pas évident. On peut souvent hésiter.
L’une des pistes les plus sûres, pour les musiciens, est de voir ce que les professionnels, les interprètes jouent, ce qu’ils mettent à leur catalogue. Il y a des œuvres qui s’imposent, comme celles de Boulez, de Stockhausen ou de Cage, d’autres qui s’éloignent, je ne citerai pas de noms, mais je pense à deux ou trois compositeurs dont on donnait souvent les œuvres il y a quelques années et que l’on n’entend plus beaucoup. Et d’autres qui, à l’inverse, s’imposent progressivement, prennent une dimension nouvelle qu’elle n’avait peut-être pas du vivant du compositeur. C’est le cas de l’œuvre de Scelsi que nous avons souvent entendu dans Dissonances. Celle de Morton Feldman auquel j’ai l’année dernière consacré plusieurs émissions. Mais il y a des cas plus troublants. Je pense à Cornelius Cardew, un compositeur britannique que les professionnels connaissent surtout pour son histoire très particulière. Musicien d’avant-garde, expérimental dans les années 60, il est devenu maoïste dans les années 70 et a changé complètement de style, de manière, renouant avec la tradition tonale avant de mourir de mort violente en 1981 à 45 ans.
Ce compositeur aurait pu rester dans nos mémoires et dans les encyclopédies comme une curiosité, comme l’auteur d’un pamphlet qui accuse Stockhausen de compromissions avec l’impérialisme et comme l’auteur de pièces aimables pour piano que l’on écoute avec plaisir et une pointe de condescendance lorsque l’on essaie d’illustrer la relation improbable entre la musique et la politique. C’est ce que j’ai moi-même fait l’année dernière dans une émission consacrée à ce thème.
Or, il n’est pas certain que ce soit le sort qui lui soit réservé. De jeunes musiciens, de jeunes interprètes ont eu la curiosité de redécouvrir, de revisiter son œuvre expérimentale. Ils en ont fait un disque qui vient de sortir chez un label suisse audacieux, dont toutes les publications retiennent l’attention : [now] ART. On trouve sur ce disque quatre pièces de la période expérimentale de Cardew. Et il se révèle que les redécouvrir est une très bonne idée.
Pour vous permettre d’en juger, voici un premier extrait de ce disque, Autumn 60 interprété par un groupe dirigé par Art Lange.

Autumn 60

Art Lange raconte que pour réaliser le disque d’où est extrait cet Autumn 60 que nous venons d’entendre, il a du faire de longues recherches sur internet, trouver et fouiller les bibliothèques conservant des œuvres de Cardew, notamment celle de la Roosevelt University de Chicago, et regarder dans les catalogues des libraires spécialisés dans la vente de partitions usagées. C’est chez un libraire australien qu’il a trouvée celle d’Autumn que nous venons d’entendre.
C’est après avoir dirigé en 1998 ce qui est considéré comme le chef-s’œuvre de Cardew, le Traité, qu’Art Lange s’est lancé dans cette aventure qui nous permet aujourd’hui d’entendre un musicien qui sans lui aurait sans doute attendu longtemps avant de retrouver le chemin des disquaires.
Ce Traité dont je parlais un instant est un livre de 193 pages de dessins, sans le moindre commentaire, qui tiennent lieu de partition, ce qui laisse, naturellement, beaucoup de liberté, mais aussi beaucoup de responsabilité et de travail, aux interprètes.
Il est naturellement assez difficile de décrire à la radio ces pages de graphique. Disons qu’ils ressemblent à des schémas industriels et qu’ils ont manifestement été réalisés avec une règle et un compas. Ce ne sont ni des schémas électriques ni des schémas électroniques, mais on imagine bien quelque chose du même genre.
Les auditeurs que cela intéresse pourront trouver les références aux  adresses internet suivantes où l’on peut trouver quelques pages de ce livre sur mon site dissonances consacré à cette émission où l’on peut retrouver tous les textes de mes interventions dans cette émission :
http://www.blockmuseum.northwestern.edu/picturesofmusic/html_zoom/cc_treatise/4647/
http://www.blockmuseum.northwestern.edu/picturesofmusic/html_zoom/cc_treatise/182183/
Cette manière de composer sans notation précise relève de toute une réflexion menée dans les années 60 par les compositeurs qui s’intéressaient à ce que l’on appelait alors la musique aléatoire, à John Cage, bien sûr, mais aussi à Stockhausen dont Cornelius Cardew fut l’assistant.
On a souvent la tentation de rapprocher ces musiques, qui laissent leur place à la chance, de l’improvisation des musiciens de jazz. Ce rapprochement est souvent trompeur. Il n’y a rien de très jazzy dans les partitions aléatoires de Boulez. Mais, dans le cas de Cardew, il en va un peu autrement. Art Lange, qui le redécouvre aujourd’hui, connaît bien le monde du jazz, il a écrit dans Downbeat et a travaillé avec Anthony Braxton et des musiciens de jazz d’avant-garde. Les amateurs de musique afro-américaine auront d’ailleurs reconnu dans le morceau que nous venons d’entendre des instruments qui leur sont familiers, comme le saxophone ténor, la clarinette, le vibraphone, la contrebasse ou la guitare électrique.
Plutôt que d’aléatoire, il conviendrait, d’ailleurs, dans le cas de Cornelius Cardew de parler d’indétermination, un concept dont il fit la théorie dans un de ses textes : « l’indétermination, écrit-il, est liberté pour l’interprète. Il doit décider quel signe activer, mettre en avant. Le compositeur peut créer cette indétermination de plusieurs manières. Il peut imposer à l’interprète tant de règles qu’elles finissent par se contredire, il peut utiliser le même signe dans des contextes à ce point différent qu’il est difficile de l’interpréter (c’est ce que l’on appelle la notion paradoxale), il peut encore le faire en ne donnant à l’interprète aucune règle, le forçant du coup à chercher ses propres règles où celles qui s’imposent au regard de la partition. Il s’agit au travers de tout cela, ajoute-t-il, de réveiller l’interprète. »
C’est ce que fait manifestement ce Traité dont je vous propose d’écouter deux extraits, les pages 21 et 22, joués par Art Lange et les musiciens qui l’entourent.
 
Treatise

Je le disais tout à l’heure, Cornelius Cardew a eu une activité politique radicale très intense. Ce qui peut amener à relire, de façon rétrospective, ses recherches sur la notation comme autant de tentatives de renverser l’ordre établi. Dans la notice du disque dont nous avons déjà entendu deux morceaux, Art Lange ne résiste pas à la tentation. Il indique qu’il y a dans Autumn 60 des indications contradictoires qui minent de l’intérieur la relation hiérarchique entre le compositeur et ses interprètes. C’est de l’intérieur même de la partition que l’autorité est déconstruite. Pour que ce soit pertinent, il faudrait que les relations entre le compositeur et l’interprète soient d’ordre hiérarchique. Peu de gens aujourd’hui le pensent, mais il est vrai que dans les années 60, on n’a jamais reculé devant l’utilisation de concepts politiques pour juger d’œuvres artistiques ou littéraires. En fait, comme je le disais tout à l’heure, ce mélange des genres a conduit Cardew à abandonner ses musiques expérimentales au profit de musiques plus « faciles », comme ces Thälmann Variations écrites en 1974 hommage à Ernst Thälmann qui fut le secrétaire général du parti communiste allemand à partir de 1927 avant d’être arrêté par les nazis en 1933, puis exécuté en 1944.
Je vous propose d’entendre la première partie de cet hommage qui dure 25 minutes, interprété par Frederic Rzweski, un pianiste et compositeur qui a lui-même écrit beaucoup de musiques politiques.

Thälmann Variations

Après ce détour par les œuvres politiques de la dernière partie de la vie de Cornelius Cardew, je vous propose de revenir à son travail expérimental avec une œuvre de 1964 pour piano et trois objets non identifiés (en l’espèce la main de l’interprète, un crayon et un livre de poche) : Memories of you.
Dans cette œuvre la part de l’interprète est cruciale, même s’il travaille depuis des indications données par le compositeur. Le résultat est, comme vous allez l’entendre, étonnant. Etonnant comme sont certaines peintures tachistes dont on se dit, lorsqu’on les voit pour la première fois, qu’elles sont un peu n’importe quoi et que l’on apprend à aimer, qui se révèlent au fil du temps, beaucoup plus profondes et plus riches que ne laissait supposer un premier regard.

Memories of you

Je commençais cette émission en m’interrogeant sur le sort un peu particulier fait à ce compositeur qui aurait pu disparaître et que l’on voit renaître, sortir de l’anonymat, un peu plus de 20 ans après sa mort des suites d’un accident de la route, écrasé par un conducteur que l’on n’a jamais retrouvé.
Comme on l’a entendu, cette œuvre mérite d’être redécouverte et sortie de l’oubli. On ne peut cependant manquer de s’interroger sur les mécanismes de cette redécouverte. Je citais tout à l’heure Fredéric Rzweski le pianiste qui jouait les dernières œuvres politiques de Cardew. Rzweski est ami de Christian wolf, autre compositeur d’avant-garde qui s’est beaucoup intéressé à la musique politique. J’aurais pu également citer Kagel qui a participé, en 2001, à un concert d’hommage à Cardew organisé à Florence à l’occasion du vingtième anniversaire de sa mort. Si Cornelius Cardew nous revient ainsi, c’est qu’il a bénéficié de l’amitié, de l’intérêt de nombreux contemporains, de compositeurs proches de ses travaux expérimentaux et politiques. C’est que son parcours insolite a aussi suscité l’intérêt de compositeurs souvent éloignés de ses conceptions musicales.
Nous en avons eu un témoignage imprévu l’année dernière lors d’une émission consacrée à Luc Ferrari. Dans l’une de ses questions, Marie Surel, la jeune femme qui était allée l’interviewer, avait parlé d’un certain Cardew, qui était, je crois, DJ, rien à voir, donc avec notre compositeur. Mais avant de comprendre sa méprise, Luc Ferrari avait montré son intérêt. Non seulement, il connaissait Cornelius Cardew, mais il avait envie d’en parler. Il avait des choses à dire.
Si Cornelius Cardew nous revient, c’est sans doute qu’il a su intéresser quelques uns de ses collègues, mais c’est aussi qu’il a su séduire et convaincre ces autres critiques impitoyables que sont les interprètes. Le compositeur David Bedford qui a joué quelques unes des premières expérimentales de Cardew explique que c’était « une expérience très enrichissante. Notre créativité, dit-il, était en permanence sollicitée et l’empathie d’interprètes appelés à produire une œuvre cohérente à partir d’instructions contradictoires, ambiguës, incomplètes était souvent remarquable. Il faut préciser, ajoute-t-il, qu’aucune des œuvres de Cardew ne donne toute liberté aux interprètes. Les instructions étaient comme autant de problèmes qu’il fallait résoudre et qui testaient les capacités de chacun à se révéler créateur en s’appuyant sur son imagination, sa culture. »  Venant d’un interprète devenu compositeur, je ne vois pas que l’on puisse faire plus élogieux.   
Pour terminer cette émission qui nous aura permis d’un peu mieux connaître ce compositeur secret et paradoxal, je vous propose d’écouter une œuvre écrite en 1961 : Octet for Jasper Johns, qu’Art Lange interprète non pas avec un octuor, comme on pourrait le supposer, mais avec neuf musiciens.

Octet 61 for Jasper Johns