émission du 04/12/06
Aldo Clementi
Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui des oeuvres d’Aldo Clementi.
Bonjour,
Connaissez-vous Aldo Clementi? C’est peu probable. Clementi est l’un de ces compositeurs dont les oeuvres sont à peu près introuvables en disque et qui est rarement joué en dehors de son pays d’origine, l’Italie qui l’a vu naître en 1925. Il est si peu connu chez nous qu’il n’a pas de fiche dans l’excellent médiathèque de l’IRCAM, juste son nom dans une liste.
Ce n’est certainement pas la qualité de son travail qui explique ce silence. Aldo Clementi mérite infiniment mieux, comme on va pouvoir l’entendre tout au long de cette émission.
J’ai dit qu’il est né en 1925, à Catane, c’est-à-dire en Sicile, dans la ville de Belllini, ville que symbolise un éléphant et que les touristes connaissent aujourd’hui surtout pour ses églises d’un baroque flamboyant. C’est dans cette ville du bout de l’Europe qui donne sur l’Orient, qu’Aldo Clementi a suivi, à la fin des années 40, les cours d’Alfredo Sangiorgi, un compositeur aujourd’hui oublié qui avait été au début des années 20 un élève de Schönberg. On imagine que ces cours l’ont mis en contact avec la musique nouvelle, la musique sérielle ou dodécaphonique qu’il ira approfondir à Darmstadt puis à Milan, où il va découvrir la musique électronique et où il va longuement travailler avec Bruno Maderna qui est, on le sait, l’un des très grands compositeurs italiens de cette génération.
C’est de cette période que date Studi, pour trompette, piano et violon, la première oeuvre que je vous propose d’entendre, interprétée comme toutes celles que nous allons entendre dans cette émission par l’ensemble Ives.
Studi
On reconnaît bien dans cette étude l’influence de l’école de Vienne et des travaux sur la matière sonore réalisée à Milan, dans ces notes tenues longuement pour mieux révéler le timbre des instruments, mais on y retrouve également un souci de l’écriture musicale caractéristique d’Aldo Clementi. J’ajouterai qu’on y devine ce qui sera l’un des traits de son oeuvre à venir : l’attention au temps musical, temps de l’écoute, de l’attention de l’auditeur.
Ce souci du temps, de l’écoute est sans doute ce qui l’a amené à composer des pièces qui ne sont pas sans rappeler ce qu’écrivait à peu près à la même époque de l’autre coté de l’Atlantique Morton Feldman. Ceci alors même qu’il a fait toute sa carrière en Italie et ne semble pas avoir fréquenté le musicien américain.
Cette réflexion commune sur le temps musical me parait frappante dans Due Canoni, une oeuvre de 1994 pour flûte, piano et violon. Il y a dans cette pièce d’allure très calme quelque chose de presque naturel, comme si le temps s’était immobilisé.
Les quelques commentateurs qui ont écrit sur Clementi citent Le Temps retrouvé de Proust et La Conscience de Zeno d’Italo Svevo, deux oeuvres littéraires qui traitent de la mémoire, de la manière dont elle se comporte parfois de façon inattendue. Et il est vrai que lorsque l’on écoute cette musique on s’interroge sur son rôle : qu’a-t-on retenu de ce que l’on a entendu? Comment se fait-il que l’on saisisse des différences alors même que l’on a le sentiment de n’avoir rien mémorisé?
Due Canoni
Je parlais à l’instant de Feldman pour souligner la parenté entre les oeuvres de ces deux compositeurs. Elle est évidente et, cependant, on ne confond pas l’un et l’autre. J’en ai fait l’expérience pour préparer cette émission : on ne les écoute pas de la même manière. Ce qui me fait penser qu’il faudrait qu’un musicologue écrive un jour une théorie de la réception des oeuvres musicales, un peu comme la critique littéraire allemande des années 70 et 80 a fait une théorie de la réception des oeuvres littéraires. On y apprendrait sans doute beaucoup sur ce que les compositeurs veulent non pas dire, ils n’ont en général pas grand chose à dire ou s’ils ont à dire ils utilisent d’autres procédés, mais produire, sur les effets qu’ils veulent obtenir, sur ce qui, lorsqu’ils entendent leur oeuvre pour la première fois, les satisfait et leur fait dire : c’est bien ce que je cherchais.
C’est en écoutant Settimino, une oeuvre de 1993, que cette parenté avec Morton Feldman m’est apparue. Peut-être parce que cette oeuvre rappelle, par instants, cette atmosphère très américaine que l’on trouve au début des westerns : une plaine vide, sans la moindre trace humaine, sinon un objet abandonné qui claque au vent de manière insistante, angoissante. La nature a repris le dessus et, avec elle, ce temps immobile qui use tout très doucement.
Settimino a été écrit pour piano, cordes et vents, violon, violoncelle, flûte et hautbois. La voici dans l’interprétation de l’ensemble Ives.
Settimino
Madrigale que nous allons maintenant entendre est une oeuvre plus ancienne, puisqu’elle date de 1979. Elle est elle aussi d’une écriture musicale très subtile et rappelle certains tableaux de Dubuffet, je veux parler de sa série des bitumes où il peignait des sols créant ainsi une sorte de surface sans limite dans laquelle le spectateur ne peut que se plonger à la recherche de l’infinie différence des graviers encastrés dans le bitume, tous similaires et tous différents.
Cette musique fait penser à ces tableaux ou, si l’on préfère, à la structure de ces revêtements dont les entreprises de travaux publics couvrent nos rues, avec cette différence qu’il y a dans cette pièce un effet de loupe obtenu par le progressif ralentissement de la musique qui nous permet d’entendre de plus près ce que le compositeur a écrit.
Madrigale
On retrouve cet effet de ralentissement volontaire dans im Himmelreich, une pièce dans laquelle le compositeur demande aux interprètes de répéter trois fois la partition, mais chaque fois un peu plus lentement, ce qui donne cet effet de loupe que l’on observait déjà dans Madrigale. Effet de loupe qui révèle la subtilité d’une structure musicale qui fait appel à des techniques de composition comme le contrepoint.
Référence à des méthodes d’écriture ancienne que redouble et confirme la référence au texte religieux. Im Himmelreich, son titre, veut en effet dire “au royaume des cieux”, et fait naturellement allusion à un passage très connu de Matthieu qui a inspiré bien d’autres compositeurs, Bach et Mendelssohn notamment. “En ce moment, les disciples s'approchèrent de Jésus, et dirent: Qui donc est le plus grand dans le royaume des cieux? Jésus, ayant appelé un petit enfant, le plaça au milieu d'eux, et dit: Je vous le dis en vérité, si vous ne vous convertissez et si vous ne devenez comme les petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux. C'est pourquoi, quiconque se rendra humble comme ce petit enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux. Et quiconque reçoit en mon nom un petit enfant comme celui-ci, me reçoit moi-même.”
La suite est moins connue mais tout aussi intéressante pour qui sait combien la musique contemporaine a souvent fait scandale : “Mais, si quelqu'un scandalisait un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu'on suspendît à son cou une meule de moulin, et qu'on le jetât au fond de la mer. Malheur au monde à cause des scandales! Car il est nécessaire qu'il arrive des scandales; mais malheur à l'homme par qui le scandale arrive! Si ta main ou ton pied est pour toi une occasion de chute, coupe-les et jette-les loin de toi; mieux vaut pour toi entrer dans la vie boiteux ou manchot, que d'avoir deux pieds ou deux mains et d'être jeté dans le feu éternel. Et si ton oeil est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-le loin de toi; mieux vaut pour toi entrer dans la vie, n'ayant qu'un oeil, que d'avoir deux yeux et d'être jeté dans le feu de la géhenne.”
Le tragique, le cruel n’est jamais loin dans ces textes bibliques.
Im Himmelreich
Je citais à l’instant Mendelssohn, mais Aldo Clementi s’en est inspiré pour une de ses pièces pour piano récente, Baracrole, puisqu’elle a doit être créée à Rome le 5 décembre, soit demain, dans un concert qui donne envie de sauter dans le premier avion puisqu’on pourra y entendre, à coté de cette oeuvre des pièces de Dallapicola et de Fedele. Preuve que le compositeur est toujours très actif, malgré ses 80 ans passés. J’ajouterai qu’on a créé dans le même festival romain il y a trois jours son deuxième concerto pour violon et instruments divers. On voudrait que ces pièces soient prochainement disponibles en disque, mais ce n’est bien évidemment pas encore le cas.
Je citais Mendelssohn. Cette technique de la citation n’est pas nouvelle chez Clementi. On la retrouve dans d’autres oeuvres de Clementi et, notamment, dans impromptu, une oeuvre de 1989, qui emprunte directement aux quintettes pour cordes et clarinettes de Mozart et Brahms, oeuvre avec laquelle je vous propose de conclure cette émission consacrée à un musicien resté trop longtemps discret.
Impromptu