Dissonances
Emission du 27/09/2010
Musiques reçues
Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec, aujourd’hui, des oeuvres de Franck Vigroux, Luc Ferrari, et des groupes Ruka et Arsis.
Bonjour,
Comme tous les animateurs d’émissions musicales, je reçois très régulièrement des disques. Le plus souvent de compositeurs ou de groupes qui veulent se faire connaître, ce qui est bien légitime. Ce qui m’étonne le plus est que souvent, dirais-je très souvent, je ne les connais pas. Le monde de la musique est aujourd’hui d’une richesse incroyable. Partout, des groupes se forment, des interprètes se réunissent pour jouer une musique qu’ils improvisent, cela se fait de plus en plus, ou celle d’un compositeur ami.
Je ne crois pas que jamais, dans notre histoire musicale récente, la musique ait joué un rôle aussi important. Je ne sais pas si vous l’avez remarqué mais nous vivons entourés de musique. Le silence est devenu une denrée rare. Il arrive que ce soit agaçant, comme lorsque dans les transports en commun votre voisin vous impose le rythme lancinant, répétitif des chansons qu’il écoute. On ne sait pas ce qu’il a sélectionné sur son iPod ou sur son téléphone portable, mais il n’en reste au travers de ses écouteurs qu’une sorte de beat, de techno sommaire, basique.
On pourrait être tenté d’interpréter cette omniprésence de la musique comme une manière de se mettre à l’abri, de se mettre à l’écart. Nous vivons en ville, dans des sociétés qui nous forcent à côtoyer en permanence des inconnus, nous voyons plus de visages inconnus en un jour que nos grands-parents en une semaine et la musique peut être une manière de nous protéger dans la mesure où elle nous aide à créer un espace privé dans cet espace public. Et peu importe que nous soyons des milliers, que dis-je des dizaines de milliers à écouter en même temps les mêmes chansons.
Je faisais à l’instant allusion à nos grands-parents, j’aurais peut-être du parler de nos arrière grands-parents, au moins pour ceux d’entre nous qui sont issus de familles urbaines, puisque Georg Simmel, le sociologue allemand de la toute fin du 19ème siècle, il est né en 1858 et mort en 1918, avait remarqué que l’on pouvait rester dans un tramway pendant des minutes et des heures sans se parler et y avait vu un des changements anthropologiques majeurs de la modernité.
Mais revenons aux musiques que je reçois. Elles sont évidemment infiniment plus élaborées que cette musique techno qui sort des écouteurs de nos voisins d’un instant dans l’autobus ou le métro. Mais je suis très frappé de ce que leurs auteurs parlent une langue musicale que nous connaissons tous. A l’inverse de leurs prédécesseurs des années cinquante, soixante et soixante-dix qui inventaient leur propre langage, je pense à l’école sérielle, aux inventeurs de la musique concrète, aux compositeurs de l’école spectrale, ils ne sont pas en rupture avec leurs prédécesseurs, ils reprennent leurs idiomes qu’ils mêlent parfois à d’autres.
Beaucoup de ces oeuvres combinent en effet musique contemporaine, jazz, souvent du free jazz, improvisations et techniques empruntées à la poésie sonore. Ce qui donne des oeuvres souvent agréables, que l’on écoute avec plaisir, le plaisir de celui qui reconnait dans un plat ou un vin un goût déjà expérimenté ailleurs. C’est un peu le cas avec l’oeuvre de Franck Giroux, Broken circles live, qu’interprète l’ars nova ensemble instrumental dont je vous propose d’écouter tout de suite un premier extrait.
Ars nova
Je faisais allusion à l’instant à l’improvisation. Trois interprètes la pratiquent dans Broken circles live dont nous venons d’entendre un extrait : Matthew Bourne, Marc Ducret et Géraldine Keller. On retrouve ce goût de l’improvisation dans plusieurs des oeuvres que je reçois ainsi par la poste. C’est une des tendances fortes de la musique qui se crée actuellement.
Tendance qui s’inscrit dans l’évolution de la création musicale. Depuis les travaux des compositeurs des années soixante sur l’aléatoire, travaux qui ont redéfini les marges d’intervention des interprètes dans les oeuvres, le rôle de ceux-ci dans la musique savante a été réévalué. Ce ne sont plus seulement des interprètes, au sens ou un comédien peut être celui d’une pièce de théâtre, ce sont des partenaires qui donnent forme à l’oeuvre, qui participent à sa production. Jusqu’à aller dans certains cas jusqu’à la réinventer comme avec Cornelius Cardew qui donnait à lire à ses interprètes des rouleaux de dessins sans indications lisibles de hauteur, de rythme ou de timbre.
Mais s’en tenir aux seules évolutions de la musique savante serait un peu court. Il faut aussi faire la part de l’influence du jazz et notamment du free jazz qui se fait clairement sentir dans les productions d’Arsis, un groupe qui associe un guitariste, Ivan Cruz, un trompettiste, Christian Pruvost, un percussionniste, Charles Duytschaever et un contrebassiste, Mathieu Millet que nous allons entendre maintenant dans Firmament, sur un thème d’Ivan Cruz où l’on entend Christian Pruvost jouer de la trompette de manière peu conventionnelle.
Firmament
Le reste du disque sonne beaucoup plus comme du jazz, mais je ne suis pas certain que les amateurs de jazz puristes s’y retrouveraient beaucoup plus que dans le morceau que nous venons d’entendre. C’est que comme je le disais tout à l’heure, ces musiciens, s’ils parlent des langues connues, n’hésitent pas à les mélanger un peu, si je peux me permettre cette comparaison, comme Ezra Pound lorsque dans ses Cantos Pisan mêlait l’anglais, la langue de base, au Chinois, au latin, au français et à dix autres langues. Avec cette différence, que ce mélange des langues, cette tour de babel musicale est infiniment plus facile à saisir que celle imaginée par le poète américain.
On retrouve ce mélange des langues musicales dans cet autre disque que j’ai reçu tout récemment, Ceci n’est pas une fanfare du collectif RuKa dont voici un extrait.
Sous le manteau
Je parlais à l’instant de Babel musical. Ce n’est pas surprenant lorsque l’on regarde la carrière des musiciens qui forment ces groupes. Je prendrai quelques exemples. Sur le premier extrait que nous avons écouté, jouait Isabelle Veurier, une violoncelliste qui a réalisé il y a une quinzaine d’années un disque d’oeuvres de Debussy, Lekeu et Fauré. Jouait également sur ce disque Miche Maurer, un pianiste qui a interprété des pièces pour piano de Luc Ferrari, un compositeur que l’on connait surtout pour ses oeuvres électroacoustiques, notamment une de ses premières pièces écrite en 1956 dans le style dominant alors, Visage I, une belle pièce qui étonne un peu qui connait surtout la suite de l’oeuvre de ce compositeur, une oeuvre de jeunesse au sens plein en ceci que l’on devine que le compositeur cherche sa voie, qu’il emprunte beaucoup à ses prédécesseurs, qu’il chercher à se démarquer mais dont on pressent déjà le talent, une pière que je vous propose tout de suite d’écouter.
Visage I
Toujours sur le même disque on a pu entendre le clarinettiste Eric Lamberger qui a enregistré plusieurs associant électroacoustique et instruments traditionnels.
Dans le second, on a pu entendre le guitariste Ivann Cruz qui a participé à de nombreux groupes et notamment au Crime, le Centre Régional d’Improvisation et de Musiques Expérimentales qui est installé dans le Nord-Pas de Calais. On y également entendu Christian Pruvost, un trompettiste qui tire les sons les plus étranges de son instrument comme dans cette improvisation que l’on peut trouver sur youtube qui n’est pas sans rappeler le morceau d’Arsis que nous écoutions il y a quelques minutes.
J’ai repiqué cette improvisation de Youtube, nous allons maintenant l’entendre mais mieux vaut, je crois, la regarder. On y découvre que la musique peut aussi être un spectacle. Cette oeuvre n’a pas de titre. Mais pourquoi en aurait-elle un?
Christian Pruvost
On pourrait ainsi continuer. On découvrirait que tous ces musiciens mènent des expériences avec leurs instruments, collaborent à des groupes d’improvisation, donnent régulièrement des concerts, contribuant ainsi à rendre notre vie musicale aussi vivante et foisonnante que variée. Cela leur permet-il de vivre? Sans doute pas, mais la plupart bricolent, associent cours dans des conservatoires, concerts, petits boulots, résidences musicales ici ou là et réussissent ainsi à survivre. Aucun ne s’enrichit mais aucun n’est condamné à abandonner la musique pour assurer le quotidien. Et c’est sans doute ce qui distingue notre période des précédentes. On ne pouvait dans les années cinquante et soixante espérer survivre dans le milieu musical de cette manière. Il fallait tenir bon et arriver à s’intégrer dans une structure durable, orchestre comme celui du Domaine musical qu’avait créé Pierre Boulez, groupe de recherche musicale de l’ORTF, grand conservatoire… Les places étaient chères. Ce qui avait un impact direct sur la production musicale et favorisait l’émergence de vedettes, je veux dire de personnalités dont les amateurs connaissaient le nom, l’oeuvre, qu’ils pouvaient suivre de concert en concert, de disque en disque, ce qui est aujourd’hui beaucoup plus difficile. On donne de la musique contemporaine partout, tous les soirs, à Paris, en banlieue, en province. On ne donne tant que c’est comme si on en donnait aucune, ou presque. L’amateur est perdu, même le plus curieux est condamné à se replier sur ce qu’il connaît déjà, sur ce qu’il a aimé. On dit parfois que trop d’impôts tue l’impôt. Je me demande si de la même manière trop de musique ne tue pas la musique. Mais je me reprends aussitôt. Comment dire une chose pareille, alors que les musiques que l’on entend, que tous ces musiciens produisent reste agréable, séduisante, douce à l’oreille. Ce qui me donne envie de vous faire entendre un autre extrait du disque de Franck Vigroux et de l’ars nova ensemble instrumental.
Broken Circles