émission du 22/01/07
 
Brian Ferneyhough
 
Compositeur
Oeuvre
Disque
Durée
Scelsi
Hyxos
 
Générique
Ferneyhough
Second quatuor à cordes
Ferneyhough, 1
9’48
Webern
4 pièces op 7
Chamber music, 9 à 12
5’41
Ferneyhough
Sonates pour quatuor
Ferneyough, 5
≠ 8’
Mozart
Ein musikalischer…
Mozart, 6
6’06
Purcell
Odes à Sainte Cécidle
Purcell, 4
4’20
Ferneyhough
Third string quartet
Ferneyhough, 3 & 4
16’41
Ferneyhough
Adagissimo
Ferneyhough, 2
1’47
 
Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui des oeuvres de Brian Ferneyhough, Webern, Purcell et Mozart
Le programme d’aujourd’hui est un peu insolite puisqu’il associe Mozart et Purcell à Webern et Brian Ferneyhough, mais c’est en écoutant les oeuvres de ce compositeur britannique que j’ai eu envie d’écouter et de faire écouter en même temps ces deux musiciens.
Brian Ferneyhough est né en en 1943 à Coventry, dans un pays resté, malgré quelques compositeurs de qualité, comme Britten, à l’écart des révolutions musicales du siècle. Très tôt, Ferneyhough gagne un concours et s’installe sur le continent, à Amsterdam et Bâle où il suit les cours de Klaus Huber.
Il est aujourd’hui surtout connu pour son association avec ce que l’on a appelé l’école de la nouvelle complexité qui, à l’encontre, d’autres tendances n’a pas tourné le dos au sérialisme mais a tenté, au contraire, de l’approfondir dans la direction de toujours plus de formalisme en y introduisant notamment la micro-tonalité, les structures asymétriques et la polyrythmie. Ce mouvement a surtout touché des compositeurs britanniques, mais il a eu une influence sur des compositeurs installés ailleurs dans le monde.
Ce mouvement, fortement inspiré par des compositeurs comme Xenakis et Webern, se situe à l’opposé du mouvement vers l’improvisation que l’on rencontre chez beaucoup de compositeurs contemporains mais contribue, de la même manière, à une réflexion sur le rôle de l’interprète, de la partition et de son exécution. Mais avant de développer, je propose d’écouter une première oeuvre de Brian Ferneyhough. Il s’agit de son second quatuor à cordes, écrit en 1980 et que nous allons entendre interprété par le quatuor à cordes Arditti.
Second quatuor à cordes
L’influence de l’école de Vienne et, surtout de Webern, est très sensible dans cette pièce, elle s’entend dans le traitement des silences et des contrastes même si l’esprit de cette oeuvre est très différent de celui des oeuvres du grand viennois. Il n’y a pas chez Ferneyhough, cet ascétisme, ce minimalisme dans les moyens musicaux, cette volonté de creuser l’espace musical jusqu’en son centre que l’on trouve chez Webern dont je vous propose de tout de suite écouter les 4 pièces opus 7 pour violon et piano interprétées par Andreas Seidel au violon et Steffen Schleiermacher au piano.
4 pièces pour violon et piano.
Si Webern a été une source pour Ferneyhough, il s’est également beaucoup inspiré d’un musicien d’une génération toute différente, Purcell dont il a beaucoup écouté et étudié les fantaisies pour viole. On sait que Purcell était lui aussi anglais, qu’il a introduit en Grande-Bretagne la tradition musicale du continent, notamment d’Italie, et l’on ne peut s’empêcher d’établir un parallèle entre ces deux compositeurs qui ont délibérément choisi de sauter les frontières, de quitter leur île pour découvrir et s’approprier d’autres traditions.
C’est dans ses sonates pour quatuor à cordes composées en 1967 que cette influence de Purcell est, parait-il, le plus sensible. Je dis “parait-il”, parce que ce n’est pas forcément évident à la première écoute. Il s’agit d’une oeuvre très longue, elle dure une quarantaine de minutes, dont je vous propose d’écouter tout de suite un large extrait dans l’interprétation du quatuor Arditti.
Sonates pour quatuor à cordes
Et puis que je parlais à l’instant de Purcell, je ne résiste pas au plaisir de vous faire écouter un extrait des Odes à Sainte-Cécile, patronne des musiciens, interprétée par le Collegium Vocale.
‘Tis nature voice
Au delà du plaisir que nous pouvons prendre à écouter ces très belles odes, ce détour par la musique du 17ème siècle n’est pas innocent. Purcell, comme beaucoup de ses contemporains, s’est posé des questions de forme, d’écriture, d’introduction de contraintes dans l’interprétation. Il y a une réelle parenté, sinon d’inspiration, du moins de problématique entre les uns et les autres.
Je le disais en commençant cette émission, Brian Ferneyhough est considéré comme l’un des pairs de cette école, surtout britannique, de la Nouvelle Complexité. Ses partitions sont très difficile à jouer, pour ne pas dire impossible ont suscité beaucoup de commentaires,  souvent déplaisants. On a dit qu’il écrivait une musique que l’on ne pouvait pas entendre, on a parlé à son propos de sadisme et de masochisme à propos des interprètes qui tentaient de jouer son oeuvre.
Tout cela me parait excessif et, surtout, passe à coté de l’essentiel. Que des oeuvres soient difficiles à jouer, qu’elles paraissent impossible à première lecture n’est pas une nouveauté. On en a de nombreux témoignages dans les correspondances entre compositeurs et leurs premiers interprètes. Pour ne prendre que cet exemple, on a des lettres de Brahms adressées à Joachim, un violoniste de ses amis, dans lesquelles il s’inquiète de l’interprétation de son concerto pour violon. “Signalez moi, lui écrit-il en substance, les parties maladroites, difficiles ou impossibles à jouer.” Ces difficultés dans les oeuvres sont d’autant plus naturelles que les compositeurs cherchent souvent à obtenir des sons nouveaux, inédits que personne n’a jusqu’à présent produits et cela passe, naturellement, par l’écriture de passages qui demandent à l’interprète d’innover.
Ces innovations, ces sons inouïs font parfois rire le public. S’il rit, c’est qu’il sent bien qu’il y a là quelque chose d’insolite, que le compositeur et l’interprète ne respectent pas tout à fait les règles, les routines, les habitudes et ils rient de ces transgressions. La musique n’est pas un art drôle, les pièces conçues pour faire rire sont extrêmement rares. Il en est cependant une qui mérite qu’on s’y attarde parce qu’elle met en évidence de manière satirique ce lien entre partition impossible à jouer et rire. Il s’agit d’une Plaisanterie musicale que Mozart a écrite pour se moquer des interprètes et des compositeurs amateurs. On y entend des couacs, des dissonances, toutes sortes de choses interdites alors en concert et qui font d’ailleurs toujours rire lorsque l’on donne cette pièce qui a la réputation de ne pas être des plus faciles à jouer. Mais le plus amusant, dans cette pièce écrite pour rire, est sans doute qu’elle n’échappe pas au talent de Mozart et que l’on y entend dans son troisième mouvement, un Adagio cantabile, de la belle musique. Voici donc, interprété par l’orchestre de chambre de Mannheim, cette Plaisanterie musicale, KV 522
Ein musikallisher Spass
Si j’ai souhaité glisser dans ce programme consacré à Brian Ferneyhough cette pièce de Mozart c’est pour souligner que cette complexité de la partition, si elle saute immédiatement aux yeux des interprètes, n’est pas forcément évidente pour l’auditeur, le spectateur. C’est notamment vrai de la musique de Ferneyhough qui donne souvent le sentiment d’être spontanée, presque improvisée, qui en tout cas, ne sent pas cet effort que l’on associe si souvent à la difficulté.
C’est bien cette relation avec l’interprète qui est au coeur de ces musiques complexes. Je disais, il y a quelques instants, qu’elles forcent les interprètes à innover, à découvrir des doigtés différents, nouveaux. Cela ne se fait pas du premier coup, d’où l’introduction dans l’interprétation musicale de la notion de progrès. Plus on avance, mieux les oeuvres sont interprétées, plus elles sont proches de ce que souhaitait le compositeur. Plus elles en sont proches parce que les interprètes, à force de chercher, finissent par trouver des solutions.
Mais, deuxième caractéristique de ces musiques complexes, du fait même de ce progrès, les interprétations évoluent, changent : on n’entend jamais deux fois la même oeuvre. Ce que certains ont obtenu en jouant du hasard, en produisant des musiques aléatoires, les compositeurs de la complexité l’obtiennent en forçant les interprètes à faire des choix en attendant d’avoir trouvé la bonne solution pour jouer tout ce qui est écrit. Et comme tous les interprètes ne font pas les mêmes choix, comme le même interprète peut d’une interprétation à l’autre trouver de nouvelles solutions, l’oeuvre est en perpétuel mouvement.
J’ajouterai que jouer ce type d’oeuvre représente pour les interprètes une expérience originale. Non seulement, elle leur pose des problèmes qui paraissent au premier abord insolubles, problèmes qui les occupent pendant de longs mois, qui les obsèdent, mais il est très difficile de les mémoriser. Il faut, dit-on, plusieurs mois pour mémoriser certaines des pièces pour percussions de Ferneyhough. Autant dire que se créée entre l’oeuvre et l’interprète quelque chose de l’obsession, on ne pense qu’à elle, à ses difficultés, on n’arrive pas à s’en défaire.
Il est d’autant plus difficile de s’en défaire qu’il s’agit d’une musique de grande qualité comme on pourra une nouvelle fois en juger à l’écoute de ce troisième quatuor à cordes, une pièce de 1987 que voici interprétée par le quatuor Arditti.
Troisième quatuor
Puisqu’il nous reste quelques minutes, je vous propose d’écouter une dernière oeuvre courte, très courte de Brian Ferneyhough, un compositeur qui a choisi de répondre au doute qui a saisi les milieux de la musique contemporaine dans les années 80, doute nourri par la désertion du public, de la manière la plus radicale qui soit. Là où beaucoup de ses contemporains ont abandonné la recherche et se sont tournés vers des formes musicales plus faciles, il a continué dans la voix des compositeurs des années 50 et de l’école viennoise. Comme Xenakis, trente ans plus tôt, il s’est interrogé sur l’utilisation de l’informatique dans la composition, sur le rôle des contraintes dans l’écriture, sur les espaces de liberté qu’elles donnent à l’interprète. Ferneyhough est britannique, je l’ai dit, mais cette réflexion sur le jeu de la liberté et des contraintes l’inscrit dans une tradition plus continentale. La liberté n’est pas chez lui, comme elle peut l’être chez d’autres, la possibilité de choisir dans un menu, elle est volonté librement consentie de se plier à la norme, en l’espèce au texte de la partition.
Voici donc pour conclure cette émission une pièce de1983 : adagissimo dans l’interprétation du Quatuor Arditti.
Adagissimo
 
 
A lire sur Brian Ferneyhough
Les notes (en anglais) d’une Richard Toop : "Brian Ferneyhough's Lemma-Icon-Epigram"
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