Kenneth Gaburo

Compositeur
Morceau
Plage
durée
Scelsi
Hyxos
1
générique
Kenneth Gaburo
The Flo of (u)
5
4 ou 5'
""
Mouth piece
3
5'41
""
Antiphony III
4
16'23
""
Antiphony IV
1
9'34
""
String quartet
2
8'53
""
The flow of (u)
5
ad libitum



Bonjour,

Réaliser une émission de musique contemporaine donne à l’animateur, celui qui la présente, un plaisir, je devrais dire un petit plaisir un peu pervers, c’est celui de dérouter le réalisateur, le technicien qui est dans le studio, qui met les disques mais qui s’assure aussi qu’il n’y a pas de silence incongru, que les auditeurs entendent bien de la voix ou de la musique. Je dis que c’est un plaisir un peu pervers parce que ces spécialistes ont quatre ennemis : les blancs, les silences, les grésillements et les sons gris, uniformes qui peuvent donner aux auditeurs l’impression que leur récepteur est mal réglé, qu’ils ne sont pas sur la bonne fréquence. Il se trouve que la musique contemporaine fait volontiers usage de ces sons et qu’il n’est pas rare de voir ceux qui m’accompagnent dans cette aventure, aujourd’hui Rémy, sursauter, jeter un coup d’œil sur leurs machines pour vérifier qu’elles ne sont pas subitement tombées en panne puis me regarder d’un air interrogatif : que se passe-t-il ?

Le morceau dont nous allons maintenant entendre un court extrait risque, je le crains, de susciter tant chez le réalisateur que chez les auditeurs qui tomberaient par hasard dessus sans être prévenus un peu le même réflexe. Il s’agit d’une œuvre d’un compositeur américain à peu près inconnu : Kenneth Gaburo. Avant de vous parler plus longtemps de ce personnage étrange, je vous propose d’entendre quelques minutes, quatre ou cinq, pas plus, de ce Flow of (u), une œuvre qui date de 1974 :


Flow of (u)

Ce morceau, The flow of (u) dure 23 minutes. Et aussi étrange que cela puisse paraître ce son n’a rien d’électronique. Il est produit par trois chanteurs qui tiennent une note, une seule pendant toute la durée de l’œuvre. Ce qui explique sans doute qu’elle soit aussi prenante. Je ne suis pas sûr que les quelques minutes que j’ai diffusées aient permis de s’en rendre compte, mais cette musique, lorsqu’on l’écoute plusieurs fois, ce que j’ai fait pour préparer cette émission devient presque obsédante, on ne peut plus, au sens propre, la sortir de sa tête.

Je n’ose imaginer l’état dans lequel se trouvent les interprètes qui la jouent. Car ils ne l’entendent pas pendant quelques minutes, mais pendant des semaines et des semaines. Réussir à l’interpréter est, paraît-il, un véritable exploit technique. Warren Butt, un compositeur qui a assisté à l’enregistrement de cette œuvre dit qu’il a demandé plusieurs mois de travail, de répétition.

Cette musique étrange n’est pas sans rappeler ce que Scelsi a pu faire à certaines périodes de sa vie. La comparaison entre les deux personnages n’est pas fortuite. Elle revient souvent dans les témoignages de ceux qui ont connu Gaburo.

Toutes les œuvres de ce compositeur américain né en 1926 et mort en 1993, qui fut l’un des pionniers des musiques sur bande aux Etats-Unis, ne ressemblent pas à cela, loin s’en faut, mais beaucoup font appel à la voix. Gaburo était en effet passionné par le langage et par les théories linguistiques. Il avait notamment développé ce qu’il appelait la composition linguistique, un concept auquel il consacra plusieurs publications et qu’ont repris des compositeurs et poètes plus jeunes, notamment l’australien Chris Mann. Ses élèves racontent d’ailleurs qu’il leur donnait à lire des ouvrages de linguiste, ce qui est insolite et inattendu de la part d’un professeur de composition. Et lorsqu’ils parlent de sa musique, ils insistent sur l’influence qu’ont joué les phonologues.

On devine bien ce souci d’explorer l’interface entre la voix, le souffle et la musique dans le solo pour trompette que je vous propose maintenant d’entendre : Mouth-piece.

Cette pièce à cheval entre la musique et la poésie phonétique est interprétée par Jack Logan. Dans sa version de scène, elle est jouée alors même que sont projetées des images à partir de trois projecteurs.


Mouth-piece : sextet for solo trumpet.

A l’inverse de Scelsi auquel je l’ai comparé tout à l’heure, Kenneth Gaburo n’était pas complètement isolé. Il participait à la vie musicale aux Etats-Unis. Il y a notamment créé des pièces chorales de Messiaen et a dirigé un studio de musique électronique. Un musicien qui a eu l’occasion d’assister à un de ces concerts raconte d’ailleurs que ce qui était « fascinant, ce n’était pas tant le son que la présence de l’homme qui jouait le magnétophone. Il était là assis, écoutant avec nous, souvent les yeux clos, bougeant légèrement la tête. Il semblait, ajoute-t-il, en phase avec quelque chose qui devait être voisin de ce que Scelsi appelait la profondeur de la musique. »

Gaburo a longtemps enseigné dans des universités américaines et a formé de très nombreux artistes expérimentaux. Je le disais, il a été un des premiers à composer sur le nouveau continent avec des bandes magnétiques. Antiphonie 3 que je vous propose maintenant d’entendre est l’une de ses pièces pour bande magnétique et voix. C’est une belle œuvre.qui appartient à une série, les Antiphonies, qui en comprend une quinzaine. Cette œuvre date de 1962.


Antiphony III

Voici, toujours extrait de cette série, Antiphonie, une œuvre de 1967, Antiphnony 4, pour voix, flûte, trombone et électronique.

Antiphony IV

Gaburo a également composé pour le violon. Et l’on verra en écoutant ce quatuor à cordes en un mouvement unique qu’il a composé en 1956 combien son œuvre a pu évoluer sans rien perdre de sa spécificité, combien on est tout à la fois proche et loin de ses derniers travaux, notamment de The Flow of (u) que nous écoutions tout au début de cette émission.

String quartet

C’était, interprété par le Walden String quartet le quatuor à corde en un mouvement de Kenneth Gaburo. Il nous reste quelques minutes. Je vous propose de terminer cette émission comme nous l’avons commencée avec quelques mesures de The Flow of (u).