émission du 12/12/05

Ivo Malec, pédagogue

Compositeur

Oeuvre

Disque

Durée

Scelsi

Hyxos

 

générique

François Paris

Hanspiele

Paris, 5

7’50

Philippe Leroux

Voi(rex)

Leroux, 3

2’50

Philippe Leroux

Voi(rex)

Leroux, 5

3’56

Philippe Hurel

Phonus,

Hurel, 1, de 13'15 à 16'09

3’

Philippe Hurel

4 variations

Hurel, 2, de 14’38

4’

Martial Robert

L’atempo du désir

Robert, 1

13’58

Gérard Pesson

Forever Valley

Pesson

ad libitum

Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui des oeuvres de Philippe Leroux, Philippe Hurel, Martial Robert, François Paris et Gérard Pesson.

Bonjour, nous avons commencé la semaine dernière cet hommage à Ivo Malec par une réflexion sur son travail de créateur avec Martial Robert, auteur l’un livre riche sur ce compositeur. Je voudrais poursuivre, aujourd’hui, cet hommage en me penchant sur son rôle de pédagogue. Ivo Malec a en effet enseigné la composition pendant plusieurs années au Conservatoire Supérieur National de Musique, où il a succédé en 1972 à Henri Dutilleux et formé toute une génération de jeunes compositeurs. J’ai rencontré quatre de ses élèves : Philippe Leroux, Philippe Hurel, Martial Robert et François Paris. Tous m’ont parlé des années passé avec Ivo Malec avec émotion.

Chacun a, naturellement, un point de vue personnel et on verra, au fil de cette émission, qu’ils n’ont pas tous vécu de la même manière leur relation avec Malec. Mais trois mots sont revenus dans tous ces entretiens : éthique, exigence, tolérance. Trois mots qui en disent beaucoup sur la personnalité du compositeur, sur son respect des autres, mais aussi sur la haute idée qu’il se fait de son métier.

Ivo Malec a reçu dans sa classe des élèves qui pouvaient avoir eu des parcours assez différents. Si Philippe Leroux y est entré très jeune, à 19 ans, en 1978, Philippe Hurel a lui attendu d’en avoir 26 pour suivre ces cours. C’était en 1981, il venait de Toulouse où il avait joué du rock et du jazz et était fou de Xexakis. Fou de Xenakis dans une ville qui ne jurait que par Boulez. Au Conservatoire, il y a à l’époque Michel Philipot, Betsy Jolas et Ivo Malec. Philippe Hurel qui ne connaissait pas la musique de ce dernier, achète ses disques, les écoute et en sort convaincu : “ c’est chez lui que j’apprendrai quelque chose. ” Et c’est ainsi qu’il s’est retrouvé dans sa classe. Pour Martial Robert, la démarche a été un peu différente. C’est Denis Dufour qui avait lui même été un élève d’Ivo Malec, qui lui conseilla d’aller dans sa classe.  

Ce qui a le plus frappé les élèves que j’ai rencontrés, c’est son souci de l’éthique, son honnêteté intellectuelle et sa capacité à donner des conseils qui allaient au delà du métier et de la technique. Tous m’ont rapporté quelques une de ses phrases qui les avaient le plus frappés. François Paris se souvient de ces quelques mots : " ne lâchez pas l'écriture ", ce qui voulait dire, ne vous abandonnez pas à la facilité et de cette autre belle formule : " Si quand vous écrivez vous n'êtes pas sûr d'être génial, ce n'est pas la peine. Mais si vous le pensez toujours le lendemain matin, ce n'est pas la peine non plus ." Martial Robert se souvient, lui, d’une autre phrase : “ Il faut se rendre nécessaire. ” “ Malec , me dit-il, nous expliquait qu’être compositeur, ce n’est pas seulement écrire de la musique, c’est une attitude .”

De François Paris, que je viens de citer, je vous propose d’écouter un extrait de Hanspiele une oeuvre vocale qui, comme vous allez le découvrir, fait appel à une instrument de percussion assez rare : le claquement de mains.

Hanspiele

Formé à l’école soviétique, Ivo Malec possède un métier classique formidable, ce qui a sans doute séduit les responsables du Conservatoire qui lui ont confié la classe de composition : il était d’avant-garde, mais il connaissait sur le bout des doigts le métier traditionnel. Et pourtant, plusieurs me l’ont dit, ce n’est pas là où ce métier apparaît le plus dans ses oeuvres, comme dans l’orchestration, ce n’est pas dans ce qu’il maîtrisait le mieux qu’il mettait le plus l’accent dans ses cours. Comme s’il avait été convaincu ce qu’il savait parfaitement faire, d’autres l’apprendraient sans trop de difficultés. Non, il mettait plutôt l’accent sur ce qui lui faisait difficulté dans son travail quotidien de compositeur. Ce qui ne veut pas dire qu’il imposait à ses élèves ses états d’âme. Bien au contraire.

Beaucoup de professeurs de composition amènent leurs partitions et parlent de leur travail, analysent leurs partitions, partant sans doute du principe que si l’on veut être compositeur, il faut copier ceux qui le sont déjà. Ivo Malec avait une attitude toute différente. Il considérait que les élèves qui choisissaient de suivre ses cours étaient déjà des compositeurs, des collègues. Et s’il lui arrivait, une fois par mois, de venir avec une de ses oeuvres, l’essentiel de ses cours tournaient autour de celles de ses élèves. Ce qui n’est pas courant. Philippe Leroux qui a suivi en auditeur libre les cours de Messiaen raconte que jamais il ne lisait les partitions de ses élèves, sinon peut-être celles de Benjamin.

Ivo était , me dit Philippe Leroux, capable de passer 2/3 heures sur la partition d’un élève. C'était un travail collectif. Il y avait des discussions entre nous. Il nous a fait faire un énorme travail d'écoute. Il nous demandait de lire les partitions de nos collègues. A une époque où on calculait beaucoup, il nous a fait écouter, il nous a aidé à développer l'écoute intérieure, qui est un effort colossal, qui demande une énorme concentration.

Cette exigence était liée à un oeil impitoyable, comme me le dit François Paris : “ Si on arrivait avec 10 pages de musique, dont deux ou trois bâclées, il le voyait immédiatement. Il avait une grande faculté de discernement. Il détectait tout de suite ce qui était une fausse bonne idée .” Ce que confirme Philippe Hurel : " Quand il lisait nos partitions, cela faisait très mal, il mettait le doigt sur le passage où l'on avait séché. J'étais terrorisé. Il feuilletait la partition qu'on lui proposait à toute vitesse,  puis il revenait, avec à l'époque un monocle sur l'oeil, sur les pages qui n'allaient pas. "

De Philippe Leroux, je vous propose d’écouter deux extraits d’un de ses disques les plus récents : Voi(rex). D’abord Jusque… puis, Devant, tout autour.

Travailler avec Ivo Malec était pour ces compositeurs en herbe d’autant plus intéressant qu’il n’imposait aucune esthétique. Il n’était pas de ces professeurs qui ne sont heureux qu’entourés d’épigones. Bien au contraire. Seule, semble-t-il, l’esthétique néoclassique dont il avait tant souffert dans sa jeunesse, l’agaçait. Pour le reste, il était d’une grande ouverture d’esprit. Même lorsque ses élèves ont découvert Grisey, Murail et sont tombés amoureux de la musique spectrale, il les a laissés faire alors même que leur enthousiasme le surprenait un peu.

Ce qui ne veut pas dire qu’il laissait de coté les concepts qu’il avait développé au GRM avec Pierre Schaeffer, bien au contraire : “ Son vocabulaire , dit Philippe Hurel, était très orienté sur le son : il parlait de densité, d'objets sonores… ” mais il ne parlait pas, autre originalité, que de musique. Il parlait aussi de littérature, ce qui a frappé plusieurs de ses élèves. “ Il nous parlait , raconte toujours Philippe Hurel, d'Henri Miller, de Thomas Mann, il nous incitait à lire. Il nous montrait comment tel passage de Thomas Man pouvait nous éclairer sur la réflexion sur la forme. Comment Claude Simon avait construit tel passage d’un de ses livres. Sa classe de composition m'a permis d'aborder d'autres domaines de l'art ."

Résultat : il avait autour de lui, dans sa classe, des musiciens aux esthétiques très différentes qu’il laissait libre, s’attachant plus à leur dire comment ne pas faire que comment faire. Cette diversité stylistique s’observe aujourd’hui dans les travaux de ses élèves qu’on ne confond pas, à l’inverse de ce que l’on fait en général d’épigones.

Et aujourd’hui, ces compositeurs dont l’oeuvre ne ressemble que de très loin à celle de leur professeur avouent leur dette. " Il me revient tout le temps , explique par exemple Philippe Hurel, quelques uns des principes qu'il nous a enseignés. Il nous demandait : quel est le projet de cette pièce, quelle est sa trajectoire? Il nous disait également : il faut que chaque élément soit signifiant, il faut en permanence créer l'exception à la règle. Ce sont des principes que j'applique toujours. " " Il m'avait , ajoute-t-il, fait acheter un chronomètre, ce qui a été pour moi une révélation. "

De Philippe Hurel, justement, je vous propose d’écouter successivement deux extraits d’oeuvres récentes. D’abord un extrait de Phonus, interprété par l’orchestre d’Oslo avec Gérard Fromanger à la flûte.

Phonus, de 13'15 à 16'09

Puis un second extrait d’une oeuvre récente de 4 variations interprété par l’Ensemble intercontemporain avec Michel Ceruti aux percussions.

4 variations, à partir de 14’38

Je disais tout à l’heure que Philippe Hurel avait joué du jazz. On aura reconnu cette influence dans ce que nous venons d’entendre qui est, évidemment, assez loin de l’atmosphère des pièces d’Ivo Malec. Dire que Malec n’imposait aucun style, aucune écriture ne veut pas dire qu’il est resté sans influence stylistique sur le travail de ses élèves. La plupart de ceux que j’ai croisés, je devrais dire tous ceux que j’ai croisés avaient choisi sa classe parce qu’il mariait, associait l’électroacoustique, alors pas très bien vue, et la musique instrumentale. Mais, et c’est à souligner, ce ne sont pas forcément les mêmes choses qu’ils ont retenues de ces années passées à ses côtés.

Pour François Paris, ce qui l’intéressait le plus c’était la relation entre musique instrumentale et musique électronique. “ Il m'a , dit-il, appris à considérer l'électronique comme un instrument. Je n'éprouve pas de fascination pour l'informatique .” Ce que Philippe Leroux confirme et précise : “ On peut avoir une pensée instrumentale et utiliser l'électroacoustique pour mettre en valeur l'instrumental (c’est le cas de 80% des compositeurs), on peut faire l'inverse. Je suis, comme Malec, dans une démarche de relation forte entre les deux .”

Mais son influence ne s’est pas limitée à cela. “ Il m'a , ajoute Leroux, enseigné la notion de geste, cette envie de construire un processus, une démarche pour le plaisir de l'interrompre. Malec avait cette capacité d'intervenir sur ses propres logiques. Il nous disait : "ne faites jamais 3, faites “2 ou 4" 3 renvoie à des formes classiques en musique. Cela est resté dans ma musique.

Seul de ceux que l’ai rencontrés, Ma rtial Robert m’a spontanément parlé des objets sonores, ce concept qu’Ivo Malec a tant utilisé. Les autres s’en sont éloignés, sous l’influence peut-être de la musique spectrale. “ Sa logique d'objets sonores , indique Philippe Leroux, m'a inspiré même si je m'en distingue en ce que je m'intéresse plus à la cinétique, au développement des sons. Je m'intéresse au processus de transformation des sons, à la dimension processus.”

De Martial Robert, justement, voici une pièce qu’il a conçue comme un hommage à son maître : L’atempo du désir qui porte en sous-titre : auras maléciennes.

C’est François Roux que l’on entend au piano dans cette pièce qui associe piano et sons fixés.

Atempo du désir

Je n’ai, je l’ai dit, rencontré que quatre des élèves d’Ivo Malec, j’aurais pu en rencontrer bien d’autres. Ivo Malec a, en effet, formé toute une génération de compositeurs. Parmi tous ceux que j’aurais pu rencontrer, il y a notamment Gérard Pesson, qui, comme Ivo Malec, s’intéresse beaucoup à la voix, quoique  de manière radicalement différente. Pour conclure cette émission, je vous propose d’écouter un extrait d’un opéra de chambre sur un texte de Marie Redonnet qu’il a composé tout récemment, en 2000 : Forever Valley que voici dans l’interprétation qu’en ont donnée Frédéric Fisbach, Vincent Leterme, Judith Henry et quelques autres.

Forever Valley

Pour retourner à la page d’accueil