mission du 09/04/07
Gyrgy Ligeti
par Gyrgy Kurtg
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Compositeur |
Oeuvre |
Disque |
Dure |
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Scelsi |
Hyxos |
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Gnrique |
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Ligeti |
Ē Alma, lma Č |
Ligeti, 1 |
2Õ47 |
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Kurtg |
Quasi
una fantasia, 1 |
Ligeti, 2 |
2Õ24 |
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Kurtg |
Tmoignage |
Ligeti, 3 |
0Õ40 |
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Bartk |
Ē Ostinato Č pour piano |
Ligeti,
4 |
2Õ21 |
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Ligeti |
Musica
Ricercata, III |
Ligeti, 5 |
1Õ07 |
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Kurtg |
Jatkok, Ē Stubunny Č |
Ligeti, 6 |
0Õ45 |
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Kurtg |
Microludes pour quatuor cordes, 9 |
Ligeti, 7 |
0Õ48 |
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Ligeti |
Musica Ricercata, I |
Ligeti, 8 |
2Õ22 |
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Ligeti |
Concerto pour piano, 3 |
Ligeti, 9 |
4Õ23 |
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Webern |
Canons sur des textes latins, opus 16, 1 |
Ligeti, 10 |
0Õ27 |
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Ligeti |
Etudes hongroises, Ē Canon-miroir Č |
Ligeti, 11 |
1Õ50 |
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Guillaume de Machaut |
ŅChriste qui lux estÓ |
Ligeti, 12 |
4Õ15 |
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Ligeti |
Requiem, Kyrie |
Ligeti, 13 |
6Õ35 |
|
Musique pygme |
Bossob |
Ligeti, 14 |
2Õ00 |
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Ligeti |
Etudes pour piano, n”4, ŅFanfaresÓ |
Ligeti,
15 |
3Õ31 |
|
Musique pygme |
Yangissa |
Ligeti, 16 |
2Õ43 |
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Ligeti |
Etudes pour piano, n”8, Ē Fm Č |
Ligeti, 17 |
3Õ07 |
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Musique pygme |
Mbola |
Ligeti, 18 |
2Õ10 |
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Ligeti |
Etudes pour piano, n”14, Ē Pour Irina Č |
Ligeti, 19 |
4Õ04 |
JÕai choisi de rendre aujourdÕhui un hommage lÕun des plus grands compositeurs du sicle coul : Gyrgy Ligeti. Bernard Girard avait dj consacr une belle mission à Ligeti, peu de temps aprs sa mort ; je voudrais aujourdÕhui proposer un parcours diffrent dans cette Ļuvre aux mille visages. Et cÕest le regard dÕun ami, qui lÕaccompagna toute sa vie, qui nous servira de fil dÕAriane. Cet ami, cÕest le compositeur Gyrgy Kurtg, dont je vous ai parl dj au mois de dcembre dernier, quÕune troite amiti unissait, depuis leur jeunesse, Ligeti.
La Recherche du Temps perdu tait, avec Totem et Tabou de Freud, lÕouvrage prfr de Ligeti. Et lÕon songe de fait rcouter son Ļuvre, que Ligeti nÕa jamais perdu le lien avec lÕenfance Š cette enfance quÕil passa dans les campagnes de Transylvanie. L il baigna ds son plus jeune ge dans le folklore ml de cette rgion o cohabitent Roumains, Hongrois, Allemands et Russes.
Quelques annes avant sa mort, en 2000, Ligeti compose un cycle de mlodies sur des pomes de Sandor Weres, un important pote hongrois dont il avait plusieurs fois, dans sa jeunesse, mis en musique les textes. De brefs pomes, presque des comptines, qui voquent sur un ton tour tour ironique et potique lÕunivers de lÕenfance. Le cycle porte dÕailleurs le nom dÕune comptine dÕenfant hongroise du temps de lÕoccupation turque de la Hongrie Š en franais : Sifflets, tambours, violons-roseaux.
Je voudrais pour commencer vous faire couter la cinquime de ces mlodies, Ē Alma lma Č (Ē Rve, rve Č) dont le texte dcrit les branches dÕun pommier doucement berc par le vent et le rve dÕune pomme qui voyage dans de lointains pays enchants. Ligeti, pour dire le rve et lÕenfance la fois, a envelopp la voix dans lÕaccord onirique de quatre harmonicas.
Une pomme une
branche
Une pomme se
balance une branche
Une pomme se
balance
A une branche
feuillue
Se balance, se
balance
A une branche
brune
Se balanant
Se berant
Pendule
Hinta palinta[1]
Un rve de la
pomme
La raison rve une
pomme
Rve rve
Se balanant
immobile
Dans le vent frais
lÕombre
Rve
A une branche
Rve de la branche
Se balanant
Se berant
Vacillant
Demeure en place
et sÕembarque
Pour lÕInde pour
lÕAfrique pour le clair de lune
Rve
- Pomme, rves-tu ?
Ecoute 1 : Gyrgy Ligeti, Ē Alma, lma Č, sur un pome de Sandor Weres.
On retrouve ces harmonicas dans une des plus belles Ļuvres de Gyrgy Kurtg, Équasi una fantasiaÉ, pour piano et quatre groupes dÕorchestre rpartis dans lÕespace. Le premier mouvement de cette Ļuvre est un Largo de neuf mesures, dans lequel le pianiste joue huit segments de gammes descendantes et une de gammes ascendante, de longueur toujours diffrente. Sur la partition, Kurtg a not cinq Ē p Č - et cÕest donc dans un pianissimo peine audible que sÕouvre lÕĻuvre. Le piano est comme nimb de sonorits trs douces de percussions mtal, et dÕinstruments improviss que Kurtg nomme Ē sonnailles Č - clochettes, klaxons de bicyclettes, btons de pluie et quatre harmonicas qui jouent des accords parfaits distance de seconde mineure.
Ecoute 2 : Gyrgy Kurtg, le premier mouvement de Équasi una fantasiaÉ, pour piano et groupes instrumentaux disperss dans lÕespace.
Le monde de lÕenfance se transforme en un espace merveilleux, comme cette le o vivent Prospro, Ariel et Caliban, dans La Tempte de Shakespeare.
Ecoute 3 : le tmoignage de Gyrgy Kurtg.
Le discours de Caliban sur lÕle dans La Tempte de Shakespeare.
Be not afeard. The isle is full of noises,
Sounds and sweet airs that give delight and hurt not.
Sometimes a thousand twangling instruments
Will hum about mine ears, and sometime voices
That, if I then had waked after long sleep,
Will make me sleep again; and then, in dreaming,
The clouds methought would open, and show riches
Ready to drop upon me, that when I waked,
I cried to dream again.
The
Tempest III, 2 (v.148-156)
Ce nÕest pas de lÕenfance que date pourtant lÕamiti de Ligeti et de Kurtg mais des annes dÕtude. CÕest lÕAcadmie de musique Franz Liszt de Budapest que les jeunes hommes se rencontrent. Voici le rcit que, dans un texte dÕhommage Ligeti, Kurtg fait de cette rencontre :
Budapest,
Acadmie de musique, les premiers jours de septembre 1945.
Examen
dÕentre en classe de composition. A ct de moi, un collgue attend, lÕair
trs srieux, amical mais distant. Il parat plus vieux, mais en feuilletant
ses compositions, il me semble que cÕest une gnration qui nous spare. Des
Ļuvres chorales, sans doute aussi la Deuxime Cantate Š dont le texte latin me
fait penser, dÕune manire pas trs logique, quÕil est un thologien rform -,
ainsi que de la musique instrumentale. Et je vois, ou plutt je sens, que ce ne
sont pas des compositions scolaires. CÕest un univers mr et clos, il rgne un
ordre remarquable dans le texte de la partition. Je suis en train de vivre la
rencontre avec un matre.
Bartk vient de mourir, mais cÕest videmment pour ces apprentis compositeurs hongrois, un pre, un modle. Il y a bien des visages de Bartk, qui, au confluent du folklore, de la tradition occidentale et du srialisme viennois, a su inventer sa modernit. JÕai choisi dÕvoquer aujourdÕhui lÕextraordinaire dynamisme rythmique de sa musique Š issue pour une part des chants populaires hongrois que Bartk a lui-mme collects dans les campagnes Š mais aussi, je crois, de Bach ou de Beethoven. Or cette fascinante pulsation, ce rythme qui jamais ne retombe, jamais ne sÕessouffle, cette implacable matrise du temps musical, on la retrouve chez Ligeti.
Ecoutons la suite deux pices pour piano, Ē Ostinato Č de Bartk et la troisime pice de la Musica Ricercata de Ligeti.
Ecoute 4 : Ē Ostinato Č de Bartk.
Ecoute 5 : Musica Ricercata, III, de Ligeti.
Mais il sÕagit aussi, pour Ligeti comme pour Kurtg, de se dmarquer de ce modle, de recueillir et de sÕapproprier le riche hritage de Bartk. Ce dynamisme rythmique, dont je viens de parler, prend ainsi, chez lÕun comme chez lÕautre, une valeur, un sens diffrent. Pour Kurtg, il sÕagit avant tout de crer une atmosphre sonore, et le travail sur le rythme est chez lui insparable du travail sur le timbre. Ecoutons deux pices de Kurtg, un des Jatkok pour piano et le 9me des Microludes pour quatuor cordes.
Ecoute 6 : Ē Stubunny Č, extrait des Jatkok pour piano, de Kurtg.
Ecoute 7 : Microludes pour quatuor cordes, IX, de Kurtg.
Pour Ligeti, la musique est bien davantage une construction mentale et en coutant la premire pice de la Musica Ricercata, jÕai t saisie par la diffrence de Ligeti. Il sÕagit, comme lÕindique le titre italien (Musica Ricercata) dÕune recherche et lÕon se souvient que Ligeti tait fascin par la science, les mathmatiques en particulier.
Ecoute 8 : Musica Ricercata, I, de Ligeti.
Autre diffrence frappante : alors que Kurtg se plat composer des pices trs brves, qui ne durent parfois que dix, vingt, trente secondes, la musique de Ligeti est au contraire exploration de la dure.
Je voudrais vous lire ce propos cette rflexion de Ligeti sur son art :
J'aime
les formes musicales qui sont moins des processus que des objets ; la
musique comme temps suspendu, comme un objet dans un espace imaginaire, la
musique comme une construction qui, malgr son dveloppement dans le
droulement rel du temps et sa simultanit dans notre imagination est
prsente dans tous ses moments. Abolir le temps, le suspendre, le confiner au
moment prsent, tel est mon dessein suprme de compositeur.
Ecoute 9 : Concerto pour piano, III, de Ligeti.
Proust disait : Ē Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, lÕordre des annes et des mondes. Č Ligeti, un jour, dit Kurtg : Ē lÕordre et le dsordre Č et Kurtg rpondit : Ē et enfin Š chez toi Š lÕordre suprieur qui les unit. Č Il sÕagit l dÕune conversation imagine par Kurtg mais que je trouve dÕune extrme justesse. La musique de Ligeti, cÕest bien cette dialectique de lÕordre et du dsordre, qute de lÕordre suprieur qui les unit. Č
La musique de Ligeti, partir des annes 1960, est faite de la superposition de lignes mlodiques et rythmiques dans lÕespace : une musique polyphonique, donc, qui combine plusieurs voix indpendantes dans lÕespace sonore. Mais alors que dans la tradition occidentale, la polyphonie, associe gnralement la musique religieuse, produit un ordre, un quilibre, dans une grande clart des lignes, la polyphonie extraordinairement dense de Ligeti donne la perception dÕun espace mouvant parcouru de mouvements troubles Š comme si la musique nous faisait pntrer dans lÕpaisseur du temps.
Ecoutons pour commencer deux mlodies, le premier de Canons sur des textes latins, de Webern et la premire des Etudes Hongroises de Ligeti, intitule Ē Canon-miroir Č. Si lÕĻuvre de Webern est rsolument moderne, la polyphonie demeure toutefois chez lui, reflet de lÕordre, architecture du temps ; chez Ligeti, au contraire, le dessin dÕabord clair des lignes se brouille peu peu en un dsordre sonore parfaitement matris.
Ecoute 10 : Canons sur des textes latins, I, de Webern.
Ecoute 11 : Etude hongrois, I, Ē Canon-miroir Č, de Ligeti.
Les modles de Ligeti sont divers et varis : il y a les mathmatiques, je vous le disais, et tout particulirement la recherche sur les ensembles fractals, et leur reprsentation par lÕinformatique. Mais ses modles sont aussi musicaux : les polyphonies mdivales, des 13me et 14me sicles, mais aussi Š on va le voir Š des traditions venues dÕautres pays, dÕautres cultures.
Ecoutons tout dÕabord lÕun la suite de lÕautre deux pices vocales : le motet Ē Christe qui lux est Č, Guillaume de Machaut 14me sicle, o Š dans la tradition du motet mdival Š des textes diffrents se trouvent superposs, Ļuvre dÕune grande complexit polyphonique, vous allez lÕentendre ; et le Ē Kyrie Č du Requiem de Ligeti : il sÕagit dÕun incroyable architecture polyphonique puisquÕil y a vingt voix relles - Ligeti a en effet combin une fugue cinq parties, et dans chacune des parties un canon quatre voix : il y a donc deux Ē tages Č polyphoniques qui sont comme imbriqus lÕun lÕautre. LÕespace musical sÕemplit progressivement dÕirisations mouvantes, parcouru dÕinsaisissables mouvements, de fugitives figures rythmiques et mlodiques.
Ecoute 12 : Christe qui lux est, motet de Guillaume de Machaut.
Ecoute 13 : Requiem, Kyrie, de Ligeti.
Mais Ligeti, je vous le disais, sÕest aussi intress aux musiques venues de cultures lointaines, et tout particulirement la musique des pygmes Aka que lui a fait dcouvrir le musicologue Simha Arom. Voici ce quÕil crivait dans les annes 1990 :
L'tude de la technique rythmique dans diffrentes cultures musicales du sud du Sahara a t pour moi dterminante, sans pour autant que j'en aie emprunt des lments folkloriques. La simplicit formelle de la musique africaine subsaharienne avec ses rptitions inchanges de priodes de mme longueur, telles les perles identiques dÕun collier, contraste vivement avec la structure interne de ces priodes qui, du fait de la superposition synchrone de diffrents motifs rythmiques prsentent un degr de complexit exceptionnel. Au fil des coutes rptes, je pris peu peu conscience de la nature paradoxale de cette musique : les motifs excuts par chaque musicien sont trs diffrents de ceux rsultant de leur combinaison.
Cette musique nous offre lÕexemple dÕune merveilleuse combinaison dÕordre et de dsordre qui, fusionnant ces deux lments, produit, un degr plus lev une impression dÕordre.
Ecoute 14 : Bossob, musique traditionnelle des pygmes Aka.
Ecoute 15 : Etudes pour piano, n”4 Ē Fanfares Č, de Ligeti.
Nous venons dÕentendre Bossob, une pice traditionnelle pygme et la quatrime des Etudes pour piano de Ligeti intitule Ē Fanfares Č. La musique des pygmes est, vous lÕavez entendu, une polyphonie vocale hautement labore. A premire coute, on a le sentiment dÕune absence totale de hirarchie, dÕun dsordre sonore. Il y a pourtant quatre parties relles, quatre voix, comme cÕest le plus souvent le cas dans les polyphonies occidentales.
Pour ce qui est de la forme des polyphonies pygmes, elle fait songer ce que lÕon nomme chez nous Ē passacaille Č : musique cyclique, fonde sur la rptition de priodes dÕune dure constante, indfiniment reprises, mais revtues de multiples variations. Chacun des chanteurs improvise sur la base de cette rgularit des variations, ces motifs dont la combinaison dans lÕespace sonore forme ce dense tissu de voix.
Ecoute 16 : Yangissa, musique traditionnelle des pygmes Aka.
Ecoute 17 : Etudes pour piano, n”8 Ē Fm Č, de Ligeti.
Et pour finir, deux pices en demi-teintes : le chant de deux femmes pygmes seules dans leur hutte et Ē Pour Irina Č de Gyrgy Ligeti. Espace intime qui nous ramne aux souvenirs dÕenfance du dbut de lÕmission. JÕaimerais ddier cette mission Gyrgy Kurtg qui mÕa parl avec tant de chaleur et dÕadmiration de son ami dfunt. Je remercie Bernard Girard qui mÕa permis de prsenter cette mission et Rmi Drugeon qui lÕa ralise ce soir.
Ecoute 18 : Mbola, musique traditionnelle des pygmes Aka.
Ecoute 19 : Etudes pour piano, n”14 Ē Pour Irina Č, de Ligeti.