émission du 27/03/06
François-Bernard Mâche
Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui des oeuvres de François-Bernard Mâche
Bonjour,
Nous allons aujourd’hui passer cette heure ensemble en la compagnie d’un compositeur qui appartient à la même génération que Luc Ferrari, Bernard Parmegiani, François Bayle, Ivo Malec, même si ce dernier est un peu plus âgé, qui ont accompagné au début des années 60 Pierre Schaeffer dans son aventure.
Né en 1935 dans une famille de musiciens, François Bernard Mâche aurait pu mener une carrière classique d’enfant de musicien. Ce n’est pas tout à fait ce qu’il a fait. Brillant sujet, donc, François-Bernard Mâche a tressé études musicales et études littéraires qui l’ont mené rue d’Ulm à l’Ecole Normale Supérieure, à l’agrégation de lettres puis au Lycée Louis le Grand où il a enseigné en même temps qu’il travaillait à la radio avec Pierre Schaeffer. Parcours insolite, mais dont on connaît d’autres exemples, puisque c’est à peu de choses près celui de Jean-Claude Risset, autre normalien, qui a mené de front une carrière de physicien qui lui a valu la médaille d’or du CNRS et une carrière de compositeur reconnu de ses pairs. Depuis, Mâche a poursuivi en parallèle carrière universitaire tournée vers l’archéologie grecque, la linguistique et la musicologie, et une carrière musicale qui l’a mené à l’Académie des Beaux-Arts.
Je ne suis pas sûr que cette double carrière explique grand chose de son oeuvre, sinon peut-être la densité de son catalogue. Mâche n’est pas de ces compositeurs qui ont beaucoup écrit. Mais ses oeuvres méritent toutes qu’on s’y attarde. Et puisque je faisais à l’instant allusion à son intérêt pour l’antiquité, je vous propose de commencer cette émission avec une oeuvre tout à fait étrange, pour voix de femme et échantillonneur, Kengir, qui a été composée à partir de poèmes sumériens.
On sait que les sumériens étaient installés quelque part dans le moyen-orient, entre le Tigre et l’Euphrate, pas très loin de là où se trouve aujourd’hui l’Irak. On connaît souvent le nom d’une de leurs villes : Ur, qui vit naître Abraham et dont on parla il n’y a pas si longtemps lorsque l’on a appris que ses ruines que l’on pouvait encore visiter il y a quelques années dans le sud de l’Irak, avaient été vandalisées par des soldats américains.
Les sumériens parlaient une langue qu’on ne sait pas très bien classer, qui n’est ni indo-européenne ni sémitique mais qui a été la première écrite. On sait également que les Sumériens ont appris l’art du rébus, le jeu des compléments phonétiques… et que leur écriture cunéiforme, si facilement reconnaissable et qu’ont vue au moins une fois dans leur vie tous ceux qui se sont promenés dans la section antique des musées, est restée en usage jusqu’aux abords de l’ère chrétienne. Comme elle a été inventée 3500 ans avant Jésus-Christ, cela veut tout simplement dire qu’elle a été utilisé pendant plus de 3 millénaires. L’histoire de cette écriture extrêmement complexe, la plus complexe peut-être que l’humanité ait jamais connue, est absolument passionnante. C’est en effet l’histoire d’un graphisme qui bien loin de simplifier n’a fait, avec le temps, que se compliquer. Si j’en parle si longuement, c’est que l’oeuvre de François-Bernard Mâche que nous allons entendre est bâtie sur des poèmes d’amour en sumérien.
Le premier de ces poèmes, Inanna, fait allusion à la déesse sumérienne de l’amour, de la fertilité et de la guerre : Inanna. Le second que nous entendrons juste après, Enlil est dédié au dieu du vent et de la tempête. Puis nous écouterons Sushin, qui est le nom de l’un des Empereurs de ce peuple.
Ces trois pièces, extraites d’une série de 5 intitulée Kengir, du nom que se donnaient les sumériens, sont interprétées par la soprano Françoise Kubler, accompagnée d’un échantillonneur.
Kengir
Kengir date de 1991. Je voudrais maintenant vous faire entendre une pièce de François Bernard Mâche beaucoup plus ancienne, puisqu’elle date de 1974, qui associe bandes magnétiques et percussions amplifiées et qui illustre, je crois, assez bien, la tentation qu’a toujours eue François-Bernard Mâche de convoquer, en même temps que l’histoire, la nature dans sa musique. On reconnaîtra dans cette pièce très originale des sons qui rappellent la plus, la grêle… Je vous invite à tendre, au début l’oreille.
Maraé
François-Bernard Mâche a toujours été un grand voyageur. Fasciné par les musiques d’Asie du Sud-Est, que lui avait fait découvrir Olivier Messiaen, il s’est beaucoup promené dans cette région et si j’en juge par le titre de cette oeuvre sans doute a-t-il prolongé ses voyages plus au sud. Maraé fait en effet, probablement, allusion à ces maisons collectives que l’on trouvait dans les villages maoris en Nouvelle-Zélande.
Si François-Bernard Mâche s’est beaucoup intéressé à l’antiquité, s’il a beaucoup voyagé, il s’est aussi passionné pour la linguistique au point de tenter, dans les années 60 d’utiliser les outils de cette discipline alors en pleine expansion, c’était l’époque où le structuralisme dominait le champ intellectuel, pour analyser la composition musicale. Démarche, projet qui lui a valu un conflit avec Pierre Schaeffer qui n’appréciait guère guère plus ses tentatives d’introduire dans ses compositions des sons bruts. Mâche a appliqué ces principes d’analyse structurale à l’une des pièces phares du répertoire contemporain : Intégrales de Varèse. Le résultat n’est pas, pour autant que je puisse en juger, pleinement convaincant. Comme beaucoup d’autres travaux contemporains, il y a quelque chose d’un peu systématique, d’un peu artificiel dans ces analyses surtout lorsqu’elles traitent d’oeuvres aussi complexes, aussi subtiles que celles de Varése. Les méthodes qui valent pour les contes populaires, pour les bandes dessinées, les romans policiers, les chansons perdent de leur pertinence lorsqu’on tente de les appliquer à des oeuvres dont les auteurs ont justement tenté d’échapper aux modèles canoniques. Et c’était, bien évidemment, le cas de Varèse.
Si j’en parle, ici, c’est moins pour critiquer des analyses anciennes, que pour souligner l’intérêt que Mâche a toujours porté à Varèse mais aussi à tous ces compositeurs tentés par la physique intérieure du son. Et lorsque l’on dit cela, on pense naturellement à Xenakis dont Mâche était par ailleurs très proche. Il lui a, d’ailleurs, succédé à l’Académie des Beaux-Arts. Lorsqu’ils se rencontraient, tous deux bavardaient tant en français qu’en grec moderne, langue que François-Bernard Mâche maîtrise, ce qui lui a permis de traduire plusieurs poètes grecs contemporains. Il y a une incontestable parenté dans leur travail, dans cette volonté de traiter les sons comme des objets naturels, un peu comme un sculpteur qui met les mains à la pâte. Leurs moyens sont naturellement très différents. Là où Xenakis faisait appel aux mathématiques, Fançois-Bernard Mâche fait plutôt appel au magnétophone et à l’écriture traditionnelle. L’atmosphère est souvent aussi différente. Il n’y a pas chez Mâche cette rage, cette dimension tragique que l’on trouve si souvent chez Xenakis, mais il y a une parenté. Notamment dans cette oeuvre pour percussion composée en 2001 à l’occasion d’un projet qui faisait collaborer les Percussions de Strasbourg et celles de Taïwan. On y retrouve les bruits de la pluie déjà présents dans Maraé, mais travaillés de manière plus fine encore, comme ciselés puis un peu plus tard des chants d’oiseau, qui sont peut-être un lointain hommage à Messiaen qui les notait lorsqu’il se promenait à la campagne. Cette musique demande à l’auditeur un exercice insolite qui n’est pas sans rappeler celui du fildeferiste qui doit à tout instant s’assurer qu’il ne perd pas l’équilibre. Ici il s’agit, non pas de l’équilibre sur un fil mais de l’équilibre entre l’écoute musicale et ces évocations de scènes printanières qui nous viennent si spontanément à l’esprit. Voici donc :
Le printemps du serpent
Je vous propose de terminer cette première émission que je consacre à François-Bernard Mâche, je dis première parce qu’il y en aura certainement d’autres, avec une pièce de 1983 pour clarinette picolo et sons enregistrés : Aulodie, que nous allons entendre, interprétée par Armand Angster à la clarinette.
Aulodie