Bernard Girard
Emission du 31/05/20101
Autour de la 1ère symphonie de Mahler
Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec, aujourd’hui, des oeuvres de Gustav Mahler, Luc Ferrari et Edgar Varèse.
Bonjour,
J’étais ces derniers jours à Budapest et j’ai eu l’occasion d’y entendre une de ces oeuvres du répertoire que l’on connait, on l’a dans discothèque, mais qu’on a un peu oubliée : la 1ère symphonie de Mahler. L’entendre à Budapest est particulièrement émouvant puisque c’est dans cette ville que cette oeuvre a été créée en 1889. Elle avait alors été mal reçue, ce qui ne fut certainement pas le cas ce vendredi. Le public fit un triomphe, mérité, je crois, à l’orchestre de Pittsburgh que dirigeait ce soir là Manfred Honeck. L’orchestre, à son complet, plus de 100 musiciens, accompagné de solistes, notamment de la violoniste Anne-Sophie Mutter, était dans une de ces tournées qui les font jouer chaque soir dans une ville différente : le samedi à Prague, le lendemain à Dresde, le jour suivant à Vienne, ville musicale par excellence, où ils restent deux nuits avant de repartir pour Budapest et Ljubjana… Parcours fou, épuisant, sans doute, qui fait penser que les organisateurs, du fond de leur Pittsburgh natal, n’imaginent pas les distances physiques et culturels entre toutes ces villes. Mais peu importe… J’étais à Budapest et j’y ai entendu la première symphonie de Mahler qu’on appelle aussi parfois la symphonie Titan. Mot bien trouvé, dont c’est une oeuvre hors-norme, qui brasse la nature, on y entend un coucou, la culture populaire, on y entend Frère Jacques, des bouts d’opérette à la viennoise, la culture la plus savante, Beethoven est à plusieurs reprises présent de manière au moins subliminale.
C’est une oeuvre très longue, elle dure près d’une heure, qui n’appartient pas tout à fait au répertoire de la musique contemporaine si on admet que celle-ci est née avec Schönberg, Berg et Webern, et il peut sembler étrange d’en parler dans une émission consacrée à ce répertoire. Mais c’est qu’il y a, je crois, un lien très fort. Non pas dans l’écriture, mais dans l’approche de la relation de l’auditeur à la musique.
Mahler est très différent de Schönberg. On sait qu’ils se sont connus et qu’ils ont entretenu des relations variées. Le jeune Schönberg, tenté alors par l’expressionnisme, se moquait de l’oeuvre de Mahler. C’est lorsqu’il découvrit sa troisième symphonie qu’il en comprit l’importance, qu’il s’en rapprocha jusqu’à en devenir le protégé et à qualifier son maître de “saint”.
S’il y a, à première vue, peu de choses comparables dans les musiques de ces deux compositeurs, il convient de noter qu’on devine leur influence dans la musique que compose Adrian Leverkhün, le compositeur imaginé par Thomas Man dans son très beau roman, le docteur Faustus. On remarquera d’ailleurs, mais je saute du coq à l’âne que Mahler a lui même écrit une oeuvre autour de Faust : sa huitième symphonie. Mais je m’éloigne et me disperse. Revenons à Mahler : pourquoi en parler dans une émission consacrée à la musique contemporaine alors même qu’il écrivit de la musique avant la révolution sérielle que rien dans son travail n’anticipe. Hé bien, parce qu’il force l’auditeur à une écoute nouvelle, différente. On ne peut pas entendre ses oeuvres comme on écoute une symphonie de Beethoven ou de Brahms. On s’en rend compte dans ces concerts qui donnent ses oeuvres en même temps que des oeuvres romantiques ou classiques.
Cela tient à la manière dont Mahler travaille l’orchestre, toujours impressionnant, immense, plus d’une centaine d’interprètes, qu’il manipule comme une seule masse dans la plupart de ses oeuvres, quoique pas dans la première symphonie, cela tient surtout à la manière dont il mêle les thèmes, les musiques de toutes origines, faisant systématiquement appel à notre mémoire mais nous forçant également à une véritable gymnastique mentale : les chants populaires, le chant du coucou, Beethoven se valent… ou, plutôt, peuvent coexister, cohabiter dans une même oeuvre, ce qui n’est pas si fréquent. Mais je parle, je parle, je vous propose d’écouter tout de suite le premier mouvement de cette première symphonie, le printemps sans fin, dans la première interprétation moderne, celle qu’en donna Leonard Bernstein à la tête du New-York Philarmonic. Cela vous éclairera sur ce que je veux dire.
1er mouvement
C’est une musique, je m’en rends compte en l’écoutant ici qui perd de sa puissance quand elle sort de la salle de concert, surtout d’une grande salle qui lui permet de s’exprimer pleinement, de prendre toute son ampleur. Ce n’est pas toujours le cas : certaines musiques rendent aussi bien ou presque aussi bien sur le disque que dans une salle de concert. Ce n’est vrai de celle de Mahler.
Dire de cette musique qu’elle est moderne peut surprendre et, cependant, je lui trouve un air de ressemblance, disons un cousinage à la mode bretonne avec certaines oeuvres contemporaines, certaines oeuvres de Luc Ferrari, notamment. Le rapprochement est, à ma connaissance, inédit mais peu importe, je vous propose d’écouter… et si vous ne voyez pas de rapport, tant pis, je me serais trompé mais nous aurons eu le plaisir d’entendre ces oeuvres de Ferrari toujours aussi extraordinaires.
Ferrari
Cousinage à la mode bretonne, disai-je il y a quelques minutes. Il y a peut-être un peu plus que cela Dans les deux cas, il s’agit, non pas de nous faire entendre la nature, d’évoquer un sentiment, un concept avec des sons pris dans la nature, mais de transformer des bruits naturels, imités chez Mahler, enregistrés chez Ferrari et d’en faire des objets sonores, musicaux. À l’inverse de ce que l’on peut entendre chez d’autres compositeurs qui ont pratiqué la musique à programme, Mahler ne s’amuse pas à copier des sons naturels, il prend des sons naturels, des sons qu’il reconstitue avec son orchestre, pour en faire des objets sonores.
À preuve que ce ne sont pas les sons de la nature qui intéressent Mahler mais bien autre chose, il utilise un peu plus loin dans cette même symphonie des éléments empruntés à la culture populaire qu’il transforme de plusieurs manières. Il leur fait d’abord subir un traitement de choc en transportant dans le monde du grand orchestre symphonique des chansons ou des airs conçus pour des petites formations. Il en change ensuite la tonalité. Il les transforme enfin en les intégrant dans une structure musicale qui n’a pas grand chose à voir avec le monde dans lequel ils ont l’habitude d’évoluer. Ce qui crée, d’ailleurs, chez le spectateur un effet de sidération qui le force, à l’occasion, à sourire. Sourire de plaisir parce qu’il reconnaît l’air, sourire d’amusement de ces citations insolites qui ne sont pas sans rappeler la rencontre fortuite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection dont parlait Lautréamont.
Mais revenons à Mahler. Toujours dans cette première symphonie, il y a un troisième mouvement étrange. C’est une marche funèbre écrite sur l’air de Frères Jacques qui associe une chanson populaire et une marche sombre dans la même pièce, étrange audace bien dans la manière de ce compositeur qui n’hésitait pas à manier les sources sonores les plus différentes pour en faire oeuvre. En ce sens, encore, il me parait anticiper ou, plutôt, préparer les démarches de compositeurs plus récents qui n’hésitent pas à intégrer dans leurs oeuvres sérieuses des rythmes empruntés au jazz, à des musiques ethniques… Mais je vous laisse tout de suite écouter le troisième mouvement de cette première symphonie.
Troisième mouvement
Tout à l’heure, je citais les liens étroits qui ont uni Schönberg à Mahler. J’aurais pu aussi bien le rapprocher d’un autre grand fondateur de la musique contemporaine : Edgar Varese. Et le lien se sent bien lorsque l’on écoute certains passages particulièrement forts de cette première symphonie où l’on voit Mahler faire feu de toutes les possibilités de son orchestre, timbales, vents, cordes… comme le début du quatrième mouvement…
Quatrième mouvement
Il y a là dans ce travail sur l’orchestre quelque chose dont s’est sinon inspiré du moins nourri Edgar Varese qui connaissait et admirait assez le travail de Mahler pour avoir frappé à sa porte et lui avoir présenté sa première partition : Bourgogne. Cela se passait à New-York où Mahler dirigeait alors l’orchestre philarmonique. Varèse ayant détruit cette partition quelques années plus tard dans un moment de dépression, je ne pourrai vous la faire entendre, mais je vous propose d’écouter, pour terminer cette émission une oeuvre de Varése, Arcana, qui fait appel à un très large orchestre romantique, un peu à l’image de ceux que dirigeait et pour lesquels écrivait Mahler, une oeuvre où l’on retrouve, autour d’une idée fixe, un peu comme chez Mahler des citations d’autres oeuvres musicales, mais je vous laisse l’écouter.
Arcana