Bernard Parmegiani…

Compositeur
titre
plage
durée
Scelsi
Hyxos
1
générique
Parmegiani
Incidence, Accidents
1 & 2
8'46
Ferrari
Etude aux accidents
1
2'19
Ferrari
Etude aux sons tendus
2
2'56
Chion
La machine à passer le temps
2
5'15
Parmegiani
Géologie sonore
3
4'34
Parmegiani
Etude élastique
5
6'42
Parmegiani
Pleins et déliés
11
4'39
Parmegiani
Points et contre-champs
12
8'31


Ce qui frappe à la relecture des notes prises pour préparer ces émissions, ce sont les absences, les trous, les compositeurs dont je ne vous ai jamais fait écouter de musique ou que je n’ai que trop peu mis en valeur. Bernard  Parmegianni est certainement l’un de ceux que j’ai le plus injustement négligés.
Quoique né en 1927, la même année que Pierre Henry, Bernard Parmegiani n’est pas un des pionniers de la musique concrète. Il n’est entré au Groupe de Recherches Musicales de Pierre Schaeffer qu’en 1959 après quelques années passées dans des écoles où l’on apprenait tout à la fois le mime et les techniques du son, ce qui fait un mélange insolite.
Dans les mois qui suivent son entrée au Groupe de recherches musicales, il s’intéresse à la musique de film. Il dirigera pendant de longues années le département musique-image du Groupe. Ce qui l’amène à devenir l’un des pionniers de l’art vidéo qui repose justement sur le travail simultané de l’image et du son. Il s’intéresse également au free-jazz et à l’improvisation, mais ce sont ses musiques électroacoustiques qui nous retiendront aujourd’hui et, d’abord, l’une de ses œuvres majeures : le De natura sonorum, titre qui évoque pour tous les latinistes Lucrèce et son De natura rerum.
Cette œuvre qui date de 1975 et qui dure près d’une heure est divisée en deux séries de six mouvements chacune. La première met en relation des sons électroniques et des sons instrumentaux avec à l’occasion des sons concrets. La seconde fait  davantage appel au concret  et à l'électronique, ne laissant aux sons instrumentaux qu’une place marginale.  Mais dans toutes ces pièces, on retrouve un des traits majeurs du travail de Bermard Parmegiani : la sobriété.
Je vous propose d’entendre les deux premiers morceaux de la première série du De natura sonorum :

Incidences/Résonances, Accidents/Harmoniques.

Il n’y a pas dans cette musique d’exubérance. Les sons y sont très épurés, très travaillés dans leur épaisseur. C’est une musique très économe de ses moyens, presque austère, plus même que les études réalisées au Centre de recherche de Pierre Schaeffer. Je pense, par exemple, à cette études aux accidents de Luc Ferrari qui date de 1958 :

Etude aux accidents

Ou à cette autre étude de Luc Ferrari : Etude aux sons tendus qui date également de 1958 :

Etude aux sons tendus

Bernard Parmegiani a théorisé ce souci de la sobriété  dans ce qu’il a appelé sa lutte contre le pouvoir d’Orphée, contre la fascination que les sons enregistrés, leurs répétitions, leurs collages peuvent créer chez le compositeur.
Cette sobriété aurait pu le conduire à privilégier une démarche expérimentale qui aurait parfaitement convenu à ses collègues du groupe de recherche musicale.Mais ce n’est pas dans cette direction qu’il s’est orienté. Il a beaucoup plus cherché à créer des œuvres qui racontent une histoire. Non pas à la façon de Ferrari, des canadiens de l’école de Montréal, ou de Michel Chion qui ont importé dans leur musique les techniques du reportage radiophonique, mais en menant une réflexion sur les titres qu’il donne à ses œuvres. Titres qui, dit-il, viennent souvent en premier et lui servent de guide dans la composition.
Mais avant d’approfondir cette relation très particulière de Parmegiani au texte, aux mots, je voudrais revenir un instant à ces récits musicaux qu’ont réalisés tant de compositeurs de musique concrète. Et puisque je citais à l’instant Michel Chion, je vous propose d’entendre une de ses œuvres récit : La machine à passer le temps, une œuvre de 1972 dont il nous dit qu’elle évoque « le temps oisif et détendu des vacances ; un air de haute montagne autour des sons, gargouillis d’eaux. »

La machine à passer le temps

Il est vrai qu’il y a dans cette musique quelque chose de l’atmosphère de la montagne l’été, une fraîcheur qui rappelle les haltes dans les promenades qu’organisent les colonies de vacances.
On est avec cette musique de Michel Chion, très loin de l’univers de Bernard Parmigiani. Et si je disais à l’instant que ses œuvres ont la forme de récit, c’est d’une manière toute différente. Dans un entretien avec Jean-François Minjard, il indique, en réponse à une question sur la manière dont il commence la composition d’une de ses œuvres,  « En fait  je n'attaque pas comme cela une nouvelle oeuvre d'emblée, ça "tournicote". Lorsque le titre a précédé la réalisation, ce qui est souvent le cas, c’est à partir du titre que je vais réfléchir d'une manière tout à fait discontinue. Je me laisse habiter par celui-ci, me posant des questions sur son sens, comme si je l'appréhendais d'une manière extérieure et le plus objectivement possible. Puis, progressivement ma réflexion glisse vers une appréhension de ce titre d'une manière plus subjective vers un plan musical. Comment vais-je traduire musicalement le sens particulier que je lui ai donné? A travers quelle structure vais-je développer mes idées? Quelles seront les formes du matériau que je dois réaliser? etc... Autant de questions que je résous à travers des écoutes de sons préexistants, des oeuvres antérieures. Bref, toute une série d'actions parfois (volontairement) incohérentes qui me contraignent, à une période donnée, à cerner "l'objet" contenu au coeur du titre. »
Dans le cas qui nous intéresse, celui du De Natura Sonorum que nous écoutons aujourd’hui, cette démarche ne pouvait que l’amener à dénombrer les sons, à les décomposer, à les analyser. Après tout, ce titre qu’il a donnée à cette œuvre est celui que les phonologues donnent parfois à leurs travaux.
Dans le morceau que nous allons maintenant entendre, cette analyse se fait un peu à la manière du géologue qui découpe son terrain en couches superposées, qui le transforme en mille feuilles plus ou moins régulier :

Géologie sonore

Lors que ce sont pas des titres qui guident Parmegiani dans son travail, ce sont, dit-il, des textes. Notamment des textes de Bachelard qui fut, sinon le plus grand des philosophes, du moins le plus sensuel, le plus sensible au grain de la matière, à ses différentes nuances et au plaisir que l’on peut y prendre.
Je ne sais pas si c’est Bachelard qui a inspiré cette étude élastique, cinquième mouvement de ce De Natura Sonorum, mais on ne peut à l’écoute s’empêcher de penser au rôle que le philosophe donnait à l’imagination dans la découverte. Il en a fallu beaucoup à Parmegiani pour construire ce morceau qui, je le cite, « confronte entre eux des sons dus à différents « touchers » de peau élastiques ou instrumentales (baudruches, zarb) ou cordes vibrantes et différents gestes instrumentaux comparables à ce toucher mais réalisés par l’intermédiaire de processus électroniques générateurs de bruits blancs. »  L’ensemble aurait pu être un peu ennuyeux. Et bien, pas du tout, comme on va pouvoir tout de suite en juger.

Etude élastique

Si les titres que Bernard Parmegiani donne à ses œuvres l’aident à les composer, ils nous aident aussi à les écouter, ils nous guident dans l’écoute, mais il n’est pas non plus interdit de fausser compagnie au guide et d’emprunter des chemins de traverse. On sait que c’est, dans les visites organisées, ce qu’il y a toujours de plus agréable.
Prenons Pleins et Déliés, l’avant dernière pièce du De Natura Rerum. Parmegiani nous dit qu’elle peut être écoutée « comme une étude des énergies amorties de corps mis en mouvement puis rebondissants. Telles des « bulles » creuses et des points mettant en relation la pesanteur des uns et le mouvement très délié des autres. » Soit ! Et cela fonctionne, comme vous pouvez en juger :

Pleins et déliés

Mais on peut également l’écouter autrement, y voir une promenade dans un espace minéral et vivant, ce qui est un paradoxe, comme une surface que l’on explorerait au milieu de toutes ces boules, toutes ces billes qui rebondissent tout autour de nous sans jamais nous effrayer. Je dirais que dans cette pièce Parmegiani nous balade, au sens propre, il nous fait bouger et c’est tout sauf désagréable. Jugez-en vous-même en l’écoutant une deuxième fois…

Pleins et déliés

Nous arrivons à la fin de cette émission. Il nous reste quelques minutes. Je vous propose de les passer en compagnie de Parmegiani en écoutant le dernier morceau de ce De Natura Rerum : Points contre champs.

Points contre champs