émission du 8/1/07
Harry Partch
Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui la première d’une série de deux émissions consacrées à Harry Partch.
Harry Partch est resté en Europe un compositeur confidentiel, que mêmes les mélomanes amateurs de musique contemporaine ne connaissent pas. C’est pourtant un compositeur important qui a influencé plusieurs musiciens de la génération suivante, Lou Harrison et certains minimalistes…
Partch est de ces compositeurs américains nés au début du siècle qui ont tenté de créer un art indigène, le plus souvent en travaillant à coté de la tradition européenne qu'ils connaissaient mal. Il appartient à cette famille où l'on retrouve Charles Ives, célèbre autodidacte, Henry Cowell, Conlon Nancarrow, que l’on connaît pour son oeuvre réalisée pour piano mécanique ou, plus près de nous, Morton Feldman, Terry Riley… Tous compositeurs qui n'ont rien de commun entre eux, si ce n'est d'avoir été des expérimentateurs assez éloignés de toutes les traditions. Ce ne sont pas des immigrés de première génération, mais plutôt des gens qui viennent de l'Amérique profonde.
Harry Partch est né en 1901 à Oakland, en Californie, mais sa famille a beaucoup voyagé pour accompagner son père qui, après avoir été missionnaire en Chine, a été en poste le long de la frontière mexicaine, ce qui a mis le jeune Harry très tôt en contact avec des traditions musicales très différentes, tradition chinoise que ses parents lui ont fait découvrir, traditions indiennes et mexicaines qu’il a découverte lui-même dans sa jeunesse en même temps qu’il apprenait tout seul à jouer sur des instruments achetés par correspondance.
Ces déménagements incessants lui ont également donné le goût du voyage. Et au tout début des années 40, Harry Partch a traversé les Etats-Unis en train, de part en part, sautant de wagon de marchandise en wagon de marchandise à la manière des hobos, ces vagabonds célestes qu’a célébrés Jack Kérouac. Ce voyage a donné naissance, en 1943, à US Highball, oeuvre très originale qui évoque la tradition américaine du voyage transcontinental mais où l’on peut aussi voir l’ancêtre d’un genre, le voyage musical, auquel Luc Ferrari a donné ses lettres de noblesse et que pratique aujourd’hui avec talent Jean-Louis Cavro.
À la différence des deux compositeurs que je viens de citer, Partch n’utilise pas d’enregistrements de sons pris pendant le voyage, cela lui aurait d’ailleurs été difficile en 1943, date d’écriture de cette oeuvre, mais on remarquera à son écoute qu’il y fait de nombreuses citations à des bruits que l’on entend lorsque l’on voyage, bruits de trains, cris des personnels des compagnies de chemins de fer dans les gares… On y retrouve des cantiques, la lecture de décrets municipaux, des extraits de conversation… ainsi, d’ailleurs, que des inflexions de voix copiées des voix des vagabonds que Partch a pu entendre en faisant lui-même lors de sa traversée des Etats-Unis. Ce qui fait que, quoique appartenant à un genre complètement différent, cette musique est en définitive assez proche de la tradition des complaintes sur les voyages en train des chanteurs de blues et, notamment, de John Lee Hooker : “I took a freight train to be my friend, O lord,/ You know I hoboed, hoboed, hoboed,/ Hoboed a long long way from home, O lord”
US Highball
Tout le voyage en train est là avec le bruit de la locomotive, les cris et les questions des personnels de la société de chemin de fer, le règlement qu’ils lisent aux contrevenants, les chants des vagabonds, leurs disputes, leurs jurons, leur musique, la guimbarde, leurs complaintes… Cette musique de collage rappelle les techniques de deux contemporains de Partch, le poète Ezra Pound qui pratiqua de la même manière le collage d’éléments hétéroclites dans ses Cantos pisans et, surtout, Dos Passos qui utilisait dans ses romans, notamment la Grosse galette, des extraits de presse à coté de récits de vie. Très différents l’un de l’autre, ces deux écrivains l’étaient tout autant de Harry Partch, mais tous trois partageaient le même désir de saisir la vie moderne dans sa richesse et sa diversité.
On retrouve cette fascination pour le voyage et pour ces voyageurs ambigus que sont les hoboes dans plusieurs autres pièces de Harry Partch, notamment dans cette lettre écrite elle aussi en 1943, adressée à un de ces vagabonds, chantée sur le ton lancinant des chants de camp et dont on peut penser que Bob Dylan s’est inspiré à moins qu’il ait puisé aux mêmes sources.
The Letter
Je faisais allusion à l’instant à Bob Dylan. La musique de Partch est naturellement infiniment plus subtile et compliquée que celle du chanteur des années 60. En témoigne cette autre pièce de la même époque qui évoque les cris de deux marchands de journaux à San Francisco, l’un vend le Chronicle, l’autre The Examiner. Il y a dans cette pièce une atmosphère de brume, de brouillard, de petit matin, tout à fait extraordinaire.
San-Francisco…
Peut-être avez-vous été surpris par cette musique, par les sons étranges qu’elle produit et par le traitement de la voix. Ce qui nous amène à ce qu’il y a de plus original dans le travail de Harry Partch qui fut tout à la fois un explorateur de sons nouveaux, un créateur d’instruments et un théoricien. Il est notamment l’auteur d’un livre, La Genèse de la musique, dans lequel il essaie de comprendre les processus de création et dans lequel il développe la thèse de ce qu’il appelle “l’intonation juste”. Thèse qui part de l’hypothèse que la musique tire son origine de la voix, de l’intonation, du chant. D’où l’attention très particulière à la voix et à la manière dont on peut la travailler que l’on retrouve dans toute son oeuvre.
Cet intérêt pour l’origine de la musique a amené Partch à s’intéresser aux musiques de l’antiquité, et notamment à la musique de l’antiquité grecque dont il a étudié les gammes comme on le verra dans Eleven Intrusions, une de ses plus belles oeuvres.
Ces Eleven intrusions exploitent abondamment quelques uns des instruments que Partch a inventés et font un usage abondant de la microtonalité, ce qui lui vaut d’occuper une place toute particulière dans le Le dictionnaire des musiques microtonales de Franck Jedrzejewski. Nous allons les entendre dans une interprétation enregistrée en 1951 avec les voix de Harry Partch, de Ben et Betty Johntson. On y entendra des guitares arrangées et des “diamond marimbas”, des instruments qui renvoient à la réflexion de Partch sur la tonalité. Mais je vous laisse écouter cette oeuvre.
Eleven Intrusions
Ainsi s’achève cette première émission consacrée à Harry Partch. La semaine prochaine nous explorerons ses travaux pour le cinéma et le théâtre musical qui l’ont occupé dans les années 60 et 70.
émission du 15/12/06
Harry Partch 2
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Two detectives on the trail…
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The dreamer that remains…
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Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui des oeuvres de Harry Partch.
Nous avons, la semaine dernière, commencé d’explorer l’oeuvre d’Harry Partch, compositeur américain né en 1901, mort en 1974 qui a eu une influence décisive sur quelques compositeurs de la génération suivante, même s’il reste méconnu, surtout en Europe. Nous avons écouté plusieurs de ses premières oeuvres, composées au début des années 40 et qui faisaient allusion à ses voyages au travers de l’Amérique. Je voudrais, aujourd’hui, plutôt insister sur deux autres dimensions importantes de son oeuvre : la création d’instruments originaux et l’utilisation de la voix dans des oeuvres qui pourraient relever du théâtre musical.
Et pour commencer, je vous propose d’écouter une oeuvre dans laquelle on retrouve ces deux éléments : Ring around the moon. Au tout début de cette oeuvre, on entend un des instruments inventés par Partch, le Chromelodeon, un instrument à clavier qu’il a construit en 1945 puis un peu plus tard une guitare adaptée.
La voix que l’on entend ensuite prononce des paroles un peu incohérentes, listes de chiffres, comptines enfantines… qui font sourire ne sont pas sans rappeler les travaux de Tom Johnson, ce compositeur américain qui a su introduire l’humour dans ses musiques. On remarquera à la fin de cette pièce, le “Attention! Il a un fusil”, “Look out! He’s hot a gun!” pour le moins insolite dans une oeuvre musicale.
Ring around the moon
Si j’ai voulu commencer cette émission par cette pièce quasi humoristique, c’est pour souligner l’extrême liberté avec les convenances, les conventions, routines et les règles dont on a su faire preuve Harry Partch tout au long de sa carrière. Liberté de ton, d’esprit et d’inspiration dont témoigne Ulysses at the edge, Ulysse à la frontière.
Cette oeuvre qui date de 1955 a, d’abord, été écrite pour des instruments ordinaires, trompette, guitare basse et des tambours de bambous, puis réécrite pour quelques uns des instruments inventés par Harry Partch. Le plus insolite est que cette pièce ait été composée pour un trompettiste de jazz, Chet Baker qui n’a jamais, je crois, trouvé le temps de l’interpréter. On y retrouvera une atmosphère qui rappelle effectivement certainement musiques de jazz même si je ne suis pas sûr que cela swingue beaucoup. Il est vrai que le mélange de la musique de jazz et des références à un héros de la Grèce antique, puisque l’on peut supposer que c’est lui cet Ulysse dont nous parle le titre n’est pas banal, cet Ulysse auquel le narrateur demande, à la fin de cette pièce, s’il s’est déjà fait casser la figure.
Ulysses at the edge.
Puisque nous étions en Grèce avec Ulysses at the edge, je vous propose d’y rester un instant avec Castor et Pollux, une oeuvre de 1952, conçue comme un ballet atonal pour instruments de percussions. Cette oeuvre en deux parties, Castor puis Pollux, les deux jumeaux, appartient au même cycle que le Ring around the moon que nous avons entendu au début de cette émission. Elle est construite sur des séquences musicales de durées différentes que les interprètes répètent. Il s’agit là de l’un des premiers exemples de cette musique répétitive qui s’imposera aux Etats-Unis dans les années 70. Comme tout ballet, celui-ci a un argument en trois temps : la séduction, la conception et l’incubation des deux jumeaux. Rien de tout cela ne s’entend vraiment à l’écoute de cette pièce que l’on peut considérer comme l’une des matrices de la musique répétitive, mais comme souvent les arguments des ballets, cela donne des indications au chorégraphe pour construire le déroulement de son spectacle de danse.
Castor et Pollux
Les ballets que Harry Partch a écrits ont souvent un programme insolite. C’est le cas de ce Bewitched, ce que l’on pourrait traduire par l’ensorcelé dont je vous propose d’écouter maintenant quelques extraits. Comme vous le verrez, les titres sont toujours très savoureux, parfois ironiques, et ne sont pas sans rappeler ceux qu’Eric Satie donnait à ses propres oeuvres. Ainsi, la première pièce que je vous propose d’écouter est intitulée : “Trois étudiants transfigurés dans un music-hall de Hong Kong”, référence à la Chine que l’on comprendra mieux à l’écoute de la pièce.
Three undergrads become transfigured in a Hong-Kong Music Hall
Après ces étudiants transfigurés, Partch nous propose des exercices de contrepoint puis un morceau intitulé : “Une âme tourmentée par la musique contemporaine trouve une alchimie qui l’humanise”, pièce qui évoque effectivement bien les tourments de l’âme. Est-ce que ce sont ceux du mélomane que la musique contemporaine met mal à l’aise? Je vous laisse juge… Voici en tout cas, cette belle pièce.
A soul tormented by contemporary music finds a humanizing alchemy
Le morceau que nous allons maintenant écouter est lui aussi extrait de The bewitched et il a un titre tout aussi insolite que les précédents : “Deux détectives sur la piste d’un coupable astucieux rendent leur badge”. On peut y voir une allusion amusée aux romans policiers populaires, ces pulp fictions que Harry Partch lisait probablement comme beaucoup de ses contemporains. On remarquera que cette musique pourrait être une musique de film ou, plutôt, une bande son de film comme si le compositeur s’était amusé à pasticher le genre. C’est, en tout cas, très réussi.
Two detectives on the trail of a tricky culprit turn in their badges
Pour terminer cette émission, je voudrais vous faire entendre la dernières pièces qu’ait écrite Harry Partch, c’était en 1972, et son titre est peut-être à prendre plus au sérieux que tous ceux des pièces que nous venons d’entendre. Ce morceau est, en effet, quasi autobiographique. Partch l’a écrit pour accompagner un film sur son oeuvre et on l’imagine bien se décrivant comme ce “rêveur qui reste”, ce “dreamer that remains, a study un loving” que nous allons entendre interprété par l’ensemble Harry Partch et la voix du compositeur qui raconte, à la fin de cette pièce, son enfance dans l’Arizona.
The dreamer that remains, a study in loving