Le 3ème Reich et la musique

Compositeur
Oeuvre
Plage
Durée
Scelsi
Hyxos
1
Générique
Mendelssohn
O rest in the lord
10
3'37
Webern
Quatuor op.28
14 à 16
8'08
Schulhoff
5 pièces de jazz
14 à 18
13'21
Wolpe
Zwei Chinische…
1
4'17
Eisler
Ballade von Weib und dem Soldaten
12
2'35
Gidon Klein
Trio
1 à 3
13'22
Schönberg
A survivor from Warsaw
1
6'51


Bonjour,
J’ai déjà à deux ou trois reprises traité dans cette émission des relations entre musique et politique. Mais je voudrais y revenir aujourd’hui à l’occasion d’une exposition que l’on peut actuellement voir à la cité de la Musique : Le 3ème Reich et la musique.
Il s’agit d’une exposition passionnante, émouvante, parfaitement bien construite et qui, détail à souligner, n’est pas envahie de visiteurs, comme peut l’être actuellement cette autre belle exposition Turner, Whistler et Monet. Le calme qui règle dans les salles volontairement sombres de la cite de la musique permettent de s’y promener à son rythme, d’écouter les musiques que l’on nous propose, une cinquantaine, qui nous donnent l’occasion de découvrir bien des choses que l’on ne connaissait pas.
Comme toutes les expositions de ce type, on voit des images, des bouts de film, de films de propagandes mais aussi de concert, des manuscrits, des partitions, des portraits et l’on se découvre à mesure que l’on avance de vitrine en vitrine l’importance que le régime nazi a donné à sa politique culturelle, à la musique, l’art allemand par excellence.
L’une des premières missions du régime a, naturellement, été de faire un tri dans l’histoire, d’éliminer les compositeurs juifs et d’annexer ceux qui, tel l’autrichien Mozart, les cosmopolites Liszt ou Haëndel, pouvaient être considérés comme allemands. Dès 1933, les programmes de musique classique à la radio sont contrôlés. Un compositeur aussi populaire que Mendelssohn est pratiquement interdit de diffusion. Et parmi les œuvres qu’il était le plus difficile de programmer il y avait sans doute son oratorio Elias qu’il a composé en 1846 d’après le Livre des rois. Oratorio dont je vous propose d’entendre maintenant un court extrait « O rest in the lord » chanté en 1946 par la contralto mythique Kathleen Ferrier.

O rest in the lord

Mahler, lui aussi juif et dont on voit, dans cette exposition, un beau portrait peint par Schönberg, fut également victime de cet ostracisme alors même qu’Hitler qui avait dans sa jeunesse beaucoup fréquenté les maisons d’opéra appréciait sa musique et ne le cachait pas, au grand dam semble-t-il de Goebels.
Cette anecdote le montre, les nazis attachaient une importance toute particulière à la musique au point de se battre pour modifier l’hymne national ou plutôt, d’imposer à coté de l’hymne traditionnel leur propre hymne. On le savait, mais on ne le mesurait sans doute pas vraiment. On découvre dans cette exposition que les institutions culturelles étaient toutes sous le contrôle direct de responsables du parti, que Göring dirigeait le Staatoper tandis que le Deutsch Opernhaus était dirigé par Goebels. Pour sa part Hitler s’intéressait de très près au festival de Bayreuth, festival consacré comme on sait au musicien préféré du régime :Richard Wagner.   
Cet intérêt des dignitaires nazis pour la culture , la concurrence qu’ils se faisaient sur ce plan amena de nombreux artistes, et pas des moindres, à se compromettre pour obtenir quelques faveurs. On pense à Richard Strauss, dont la carrière était cependant depuis longtemps faite, multiplier les avances au pouvoir : dédier une mélodie à Goebbels dés 1933, jouer à Hitler son Hymne pour les jeux Olympiques de Berlin et offrir à Goering la copie manuscrite d’un de ses opéras.
L’une des choses les plus troublantes dans cette exposition est de voir comment ce régime sut faire perdre le bon sens à des gens qui ne lui devaient rien. On peut notamment y lire une lettre pitoyable de Stravinsky à son éditeur, lettre datée du 14 avril 1933, dans lequel il explique qu’il est de confession orthodoxe, que son père et sa mère le sont, qu’il n’avait jamais été, je cite, « communiste, matérialiste, athéiste ou bolchéviste. »
La date de cette lettre, je le répète 14 avril 1933, confirme si l’on pouvait encore ne douter que les élites internationales en étaient très tôt informé de ce qui se passait en Allemagne. Elles en étaient d’autant mieux informés que tous ceux qui avaient eu des contacts avec l’Allemagne devaient recevoir des lettres comme celle, bouleversante, qu’Heinrich Strobel écrivit en 1938 à Stravinsky. Dans ce courrier, ce célèbre critique musical demande l’aide du compositeur. Il lui explique que sa femme est juive et qu’il doit émigrer pour ne pas divorcer. Il lui demande s’il lui est possible de l’aider à trouver un emploi à Paris. Je précise que cette lettre est écrite dans un français absolument parfait.
Heinrich Strobel a survécu à la guerre, il est mort en 1970. il a créé une fondation qui a notamment financé un studio de musique électronique réputé à Fribourg.
On découvre également dans cette exposition qu’audace musicale et sentiment démocratique n’allaient pas forcément ensemble. On savait que les futuristes italiens avaient flirté avec le mouvement fasciste, on sait moins que Webern qui fut l’un des grands innovateurs de ce siècle partageait beaucoup des idées du parti nazi. Il tenta, sans succès comme on le devine, de convaincre les maîtres du pays des vertus de la musique sérielle et dodécaphonique qu’il composait comme son quatuor op.28 que je vous propose d’écouter interprété par le quatuor Arditi.

Quatuor opus 28

Si Webern eut beaucoup de mal à faire jouer sa musique, du moins ne fut-il pas condamné à l’immigration ou à la déportation, ce qui fut le sort de tous les compositeurs qui avaient le malheur de déplaire au régime parce que juifs ou auteurs d’une musique dégénérée.
Le jazz était naturellement considéré comme une musique dégénérée et ceux qui s’y intéressaient, qui s’en inspiraient, n’eurent guère le choix : partit ou mourir, comme Ervin Schulhof, dans un camp de concentration.
D’Erwin Schulhoff, je vous propose justement d’entendre 5 études de jazz, qui datent de 1926, interprétées au piano par Thomas Visek.

5 études de jazz

Juif, homme de gauche, compositeur d’avant-garde, Stefan Wolfe n’était pas plus apprécié des nazis qu’Erwin Schulhoff, mais il eut plus de chances. Il choisit d’émigrer dès 1933, devint élève de Webern puis s’installa à Jerusalem et aux Etats-Unis où il devint le professeur de Morton Feldman.
De ce compositeur peu connu je vous propose d’écouter une œuvre écrite en 1937, en réponse au bombardement de Guernica, il s’agit donc d’une œuvre que l’on peut présenter comme un pendant du Guernica de Picasso. C’est une pièce en deux mouvements dont je vous propose d’entendre maintenant le premier.

Deux épitaphes chinoises.

Autre exilé qui s’installe aux Etats-Unis avant d’en être chassé par le maccarthisme : Hans Eisler, très connu en Allemagne au début des années 30 pour ses mises en musique de poèmes  de Brecht, dont cette ballade pour les épouses et les soldats ici interprétée par Gisela May.

Ballade vom Weib und dem Soldaten

Il y a dans le catalogue de cette exposition, une liste des musiciens, compositeurs, interprètes, critiques persécutés par le régime. Elle contient plus de 180 noms. Il serait bien sûr trop long de tous les énumérer. Mais on retrouve parmi ces noms des compositeurs qui ont composé l’essentiel de leur œuvre dans des camps de concentration, à Terezin, un vaste camp tchèque où les prisonniers, pour l’essentiel des juifs avaient su recréer une activité musicale, organiser des concerts, des créations avant de partir pour les camps de la mort.
Plusieurs écrites et créées dans ce camp ont été réunies il y a quelques années dans un disque où l’on trouve notamment ce trio de Gideon Klein que je vous propose d’écouter interprété par le Hawtorne String Quartet

Trio

Cette émission touche à sa fin et je voudrais la conclure avec Schönberg, le musicien qui sans doute marque de la manière la plus symbolique son opposition au régime en choisissant de se reconvertir au judaïsme le 24 juillet 1933, quelques semaines après que Stravinsky eut écrit la lettre que je citais tout à l’heure.
Et comment mieux la clore qu’en écoutant le Survivant à Varsovie qu’il écrivit au lendemain de la seconde guerre mondiale avec Gottfried Hornik.