émission du 01/05/06
Une star mélancolique : Kaija Saariaho
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Amers, Libero, dolce, misterioso
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Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui des oeuvres de Kaija Saariaho
Bonjour,
Nous allons aujourd’hui passer cette heure ensemble avec une artiste, une compositrice beaucoup jouée, tant jouée, d’ailleurs, que Claire Renard, qui était ici-même la semaine dernière, la qualifiait de star. Kaija Saariaho travaille en effet beaucoup. Il y a tout juste quelques semaines, l’Opéra de la Bastille a créé, dans des conditions un peu compliquées, au milieu de grève, son dernier opéra : Adriana Mater. Actuellement, on peut voir, dans une galerie parisienne, rue Servandoni, juste derrière Saint-Sulpice, dans une de ces rues un peu mystérieuses entre cette église que l’on connaît pour ses tours et ses Delacroix et le Luxembourg, l’exposition qu’elle organise avec un peintre de ses amies finlandaise. Exposition que je vous recommande d’ailleurs d’aller visiter. La galerie est à taille humaine, le lieu est beau. Sur les murs, on trouve donc quelques peintures de Raija Malka et c’est une bonne occasion de découvrir la musique de Kaija Saariaho, elle aussi finlandaise, qui habite la galerie pendant toute la durée de cette exposition. Une musique qu’elle a spécialement écrite pour cette occasion, comme elle l’explique dans cet extrait de l’interview qu’elle m’a accordée la veille du vernissage.
Puisqu’elle a parlé de cette musique, je vous propose d’en entendre maintenant un extrait.
Notes 7
Dans le petit extrait d’interview que nous avons entendu avant la musique, Kaija Saariaho raconte comment elle a régulièrement travaillé en collaboration avec Rajia Malka. Elle n’est certainement pas le premier compositeur à s’associer à des peintres. Mais rarement peinture et musique ont été aussi étroitement liées dans une biographie. Dans toutes celles que l’on lit, on apprend qu’elle a mené de front dans sa jeunesse études musicales et études artistiques. En fait, ce n’est pas tout à fait exact, comme on l’apprend dans cet autre fragment de l’interview où l’on devine que ce rappel permanent de son passage aux Beaux-Arts l’agace un peu.
Si ce rappel l’agace, c’est probablement parce qu’elle se veut compositeur et cela seulement, c’est peut-être aussi que la rencontre du graphisme et de la musique a pu donner lieu à l’écriture de partitions qui laissaient aux interprètes une très large part d’improvisation. Je pense à certaines partitions de Kenneth Gaburo, au Traité de Cornellius Cardew ou aux musiques graphiques de Haubenstock-Ramati qui n’ont rien, mais alors vraiment rien à voir avec l’écriture très précise de Kaija Saariaho qui ne dessine jamais ses partitions, qui travaille, d’ailleurs, à l’ordinateur.
Cette précision s’entend dans Amers une oeuvre écrite au début des années 90, mais plutôt dans le style, dans la manière de ce qu’écrivait Kajia Saariaho dans les années 80. C’est une oeuvre pour violoncelle et bande magnétique dont la compositrice nous dit qu’il faut prendre son titre au sens maritime de repère. “C’est, dit-elle dans une interview reprise dans la plaquette du disque, une métaphore. Je dessine souvent lorsque je me mets à composer, et j’imaginais le violoncelle comme un marin naviguant en tous sens sur cette mer de sonorités électroniques et musicales.”
Amers, Libero, dolce, misterioso
On aura remarqué la finesse, la qualité de l’écriture pour violoncelle, un instrument dont Kaija Saariaho a longuement étudié les sons dans une perspective qui n’est pas sans rappeler ce qu’ont pu faire, à la même époque Tristan Murail et Gérard Grisey, deux compositeurs que Kaija Saariaho a rencontré alors qu’elle était étudiante à Paris, à l’IRCAM. Elle raconte, d’ailleurs, combien leur musique qui réévaluait le son lui a paru rafraîchissante à une époque où les compositeurs s’intéressaient beaucoup aux mathématiques et au formalisme. Dans ce passage d’interview que je vous propose maintenant d’entendre, elle dit bien tout à la fois son intérêt pour la musique de Grisey, mais aussi ce qui l’en distingue.
De cette période, date Nymphéa, une oeuvre pour quatuor à cordes qui est sans doute une des plus belles réussites de la première manière de la compositrice. C’est une oeuvre étrange, prenante dont le titre rappelle les nymphéas de Claude Monet, qui associe aux cordes la voix, une voix qui récite en anglais un poème d’Arseny Tarkovsky dont l’atmosphère, mélancolique, parle de l’été qui s’enfuit.
La voici interprétée par le Cikada Strin Quartet
Nymphéa
Je disais au tout début de cette émission que ses oeuvres étaient souvent jouée. Ce qui est remarquable quand on sait combien le milieu musical est misogyne. La compositrice a, d’ailleurs, à ce propos une anecdote désolante.
Malgré cette misogynie ambiante, misogynie probablement renforcée par ses choix techniques, travailler à l’Ircam, c’était pénétrer le monde des informaticiens, des ingénieurs, Kajia Saariaho est, je le disais, devenue l’un des compositeurs de musique contemporaine les plus joués, presque une star, mais une star solitaire et mélancolique qui travaille en permanence pour lutter contre une sorte de tristesse que l’on devine en elle et dont elle parle d’ailleurs volontiers, comme dans cet autre extrait d’interview.
Je parle de tristesse, de mélancolie, mais peut-être devrait-on plutôt évoquer une sorte de quête spirituelle, de recherche intérieure sensible dans Château de l’âme, une oeuvre récente, elle date de la fin des années 90, basée sur des textes, des chants d’amour hindus et égyptiens traduits en français. C’est une oeuvre pour soprano, une oeuvre plus facile d’accès que ce que nous avons jusqu’à présent entendu mais qui donne le sentiment de tirer l’auditeur, de le prendre par la main et de l’emmener ailleurs. Où? Je ne saurais le dire. Nulle part, probablement, mais le sentiment d’être entraîné suffit à notre plaisir.
Voici donc Château de l’âme interprété par la soprano Dawn Upsshaw, les choeurs et l’orchestre de la radio d’Helsinki sous la direction de Esa-Peka Salonen.
Château de l’âme