émission du 21/11/05

Salvatore Sciarrino

Compositeur

Oeuvre

Disque

Durée

Scelsi

Hyxos

 

générique

Sciarrino

Luci mie traditrici, Acte 1, scènes 1 et 2

Luci…,2 & 3

9’24

 

Acte 1, scène 3

Luci, 5

9’18

 

Acte 1, scène 5

Luci, 7

5’41

 

Acte 2, scène 6

Luci, 9

12’27

 

Acte 2, scène 8

Luci, 13

9’59

 

Intermezzo 3

Luci, 12

6

Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui des oeuvres de Salvatore Sciarrino

Bonjour,

Paris bruisse actuellement des bruits de l’amour. On donne à la Comédie française le Cid dans une mise en scène de Brigitte Jacques-Wajeman, pièce qui, avec Andromaque, a enseigné l’amour, ses conflits et ses drames, à des générations de lycéens. A quelques centaines de mètres, à l’Opéra de la Bastille, on donne l’immense chef-d’oeuvre de Wagner, Tristan et Isolde dont le sujet, le seul sujet est là encore l’amour.

Cette production de Tristan et Isolde, opéra créé à Paris en 1904, soit près de 40 ans après sa création à Munich, est formidable, avec une mise en scène minimaliste de Peter Sellars et des vidéos passionnantes de Bill Viola. Aussi insolite qu’elle puisse être cette rencontre d’artistes, de créateurs au parcours si différents met admirablement en valeur la beauté de cet opéra tout entier consacré à l’amour fou, un amour qui ne donne pas forcément le bonheur, comme l’avoue Wagner dans cette lettre à Liszt citée dans le programme de l’Opéra de Paris, lettre dont voici un extrait que je ne résiste pas au plaisir de vous lire : “ Comme dans mon existence, je n’ai jamais goûté le vrai bonheur que donne l’amour, je veux élever à ce rêve, le plus beau de tous les rêves, un monument dans lequel cet amour se satisfera largement d’un bout à l’autre. J’ai ébauché dans ma tête Tristan et Isolde ; c’est la conception musicale la plus simple, mais la plus forte et la plus vivante ; quand j’aurai terminé cette oeuvre, je me couvrirai de la “voile noire” qui flotte à la fin, pour… mourir.

C’est cette phrase, ce sont ces représentations qui m’ont donné envie de parler aujourd’hui de l’amour et de la manière dont le traite la musique contemporaine. C’était, naturellement, un défi. Car, la musique contemporaine est sur ces sujets plutôt discrète. Il y a bien sûr des exceptions, je pense notamment à Ivo Malec dont plusieurs pièces auraient pu entrer dans ce programme, mais je vais lui consacrer trois émissions d’hommage et nous aurons l’occasion d’en entendre certaines. On aurait pu également penser à certaines pièces que Berio a écrites pour Cathy Berberian ou à Nono qui a repris comme titre d’un de ses livres ce beau vers de Rimbaud : Au grand soleil d’amour chargé, mais on s’en souvient, Rimbaud parle dans ce poème de la commune : “ Elles ont pâli, merveilleuses/ Au grand soleil d’amour chargé/ Sur le bronze des mitrailleuses/ A travers Paris insurgé. Mais à tous ces compositeurs, j’ai préféré pour évoquer aujourd’hui l’amour un autre italien : Salvatore Sciarrino qui a composé en 2002, c’est donc tout récent, un opéra, ce qui nous rapproche de Wagner, sur un texte du 17ème siècle, qui parle d’amour et de mort : Luci mie traditrici, les lumières me trahissent, une pièce qui traite d’adultère, de trahison et de mort.

Consacrer cette émission à une oeuvre de Salvatore Sciarrino après avoir parlé de Wagner est d’autant plus pertinent que Sciarrino a composé un opéra dont il a emprunté le titre à Wagner  : Lohengrin. Sciarrino est l’un des compositeurs contemporains les plus joués. Il est vrai qu’il bénéficie du soutien affiché de plusieurs grands noms de la scène musicale et que son travail mérite plus que l’attention. Nous y reviendrons d’ailleurs plus longuement dans quelques semaines. Né en 1947 en Sicile, Sciarrino a commencé ses études musicales seul, c’est en somme une sorte d’autodidacte qui serait ensuite passé par l’école. Il s’est fait une spécialité de l’exploration des timbres et des micro-variations des sons que peuvent produire les instruments traditionnels, ce qui donne une musique très originale, souvent très proche du silence qui demande une écoute particulièrement attentive. On retrouve cette attention aux timbres dans l’Opéra dont nous allons maintenant entendre de larges extraits.

Il s’agit, je le disais, d’un opéra écrit d’après une pièce du 17ème siècle d’un auteur italien peu connu de ce coté-ci des Alpes : Andrea Cicognini, mais très réputé en Italie pour ses pièces de théâtre mais également pour ses livrets.

Au premier acte de cet opéra qui en compte deux, le Duc et la Duchesse Malaspina se promènent et admirent les roses. Le Duc veut offrir à son épouse l’une de ces roses, celle-ci est plus rapide, elle cueille la rose et se pique. À la vue du sang, le Duc s’évanouit. Dans la seconde scène, le Ducx reprend ses esprits et déclare sa flamme à sa femme tandis qu’un domestique amoureux et dépité assiste à la scène. Voici donc ces deux premières scènes interprétées par Junko Saito, Timothy Sharp et Ralph Heiligtag avec l’ensemble Risognanze.

Luci mei traditrici Scènes 1 et 2

Après un intermède musical de quelques dizaines de seconde, la Duchesse croise dans le jardin un visiteur et c’est le coup de foudre. Un coup de foudre violent qui fait des dire aux deux personnages des choses fortes comme : “Je vois un paradis/Je perçois en mon coeur un enfer/Ajh fussé-je né sans yeux/Ah eussé-je péri au berceau/Ah quelle force me violente/Ah quelle violence me force…” Le domestique amoureux assiste à cette scène… Le rôle de l’étranger est joué par Galina Tchernova

Luci mei traditrici Scènes 3 et 4

Il y a dans cette manière de chanter, de tenir les voix, de les mêler quelque chose de profondément baroque, qui rappelle les analyses de Philippe Beaussant sur la diction dans le théâtre classique ou celles d’Eugene Green dans La Parole baroque . Il y a entre cette musique et celle de la période baroque, 17me siècle, une étrange parenté qui tient, probablement, à ce que, et je cite là Eugene Green, “ la “nouvelle musique” née en Italie à) la fin du 16ème siècle, et rapidement devenue le style musical “moderne” de toute l’Europe, était conçue comme une imitation de la déclamation. ” Déclamation dont Green nous dit, par ailleurs, qu’elle repose sur la façon d’utiliser le souffle.

Mais revenons à l’opéra, à ces lumières qui me trahissent. Dans la scène 5 que nous allons maintenant entendre, le serviteur jaloux va dénoncer les deux amants au Duc. On observera combien les deux voix se mêlent pour créer une atmosphère d’angoisse.

Luci mei traditrici Scène 5

Nous retrouvons le Duc et la Duchesse dans la scène suivante. Très belle scène dans laquelle le Duc, informé de se mésaventure, et sa femme parlent d’amour, mais sur un ton mélancolique. Elle s’interroge : comment pourrais-je être pardonnée? Il lui répond : parlez-moi donc de l’amour que vous me portez maintenant. “Combien m’aimez-vous?” lui demande-t-il? “Autant que votre excellence aime son âme” lui répond-elle. Puis elle lui avoue qu’elle soupire après la mort… La scène se termine sur cette très belle phrase : “mio inferno amoroso”, “mon enfer amoureux”.

Luci mei traditrici, Scène 6

Dans la scène suivante, le Duc invite la duchesse à le rejoindre dans sa chambre puis vient, après un intermède musical, la dernière scène qui se passe dans la chambre du Duc. C’est la nuit. Leur conversation reprend sur la vie, sur la mort. Il fait sombre. Le Duc demande à la Duchesse de se coucher. Juste avant qu’elle ne s’allonge, il lui demande l’autorisation d’allumer un cierge. “Pourquoi?” demande-telle. “En signe de foi” répond-il. “Comme auprès des cadavres?” ajoute-t-elle. “Précisément” répond-il en lui tendant le cierge. Elle ouvre les rideaux du lit pour y découvrir, mais sans doute l’avez-vous deviné, le corps dur, froid, de son amant, son épine… La pièce se termine sur ces quelques mots que prononce le Duc : “Adieu, adieu, pour toujours je vivrai dans le tourment.” Voici donc cette dernière scène.

Luci mei traditrici, scène 8

Les parties chantées sont séparées d’intermèdes instrumentaux qui illustrent bien la manière de Sciarrino, sa façon de détourner le son des instruments, de leur faire faire autre chose que ce que l’on attend d’eux. Puisqu’il nous reste quelques minutes, je vous propose d’écouter l’un de ceux-ci, celui qui se situe entre la dernière et l’avant-dernière scène.

Discographie : Salvatore Sciarrino, Luci mie traditrici, Saito, Sharp, Tchernova, Heiligtag, Gabriel, Ensemble Risognanze, Stradivarius, STR 33645

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