émission du 2/01/06
Steve Reich
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Compositeur |
Oeuvre |
Disque |
Durée |
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Scelsi |
Hyxos |
générique |
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Reich |
Come out |
Early Works, 1 |
12’40 |
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Reich |
It’ Gonnaa rain |
Early Works, 4 |
17’31 |
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Reich |
Clapping music |
Early works, 3 |
4’39 |
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Reich |
Six pianos |
SR & Musicians |
24’47 |
Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui des oeuvres de Steve Reich
Bonjour, vous vous en souvenez sans doute, mais il y a quelques semaines, quinze jours, pas plus, lors de l’hommage que nous lui avons rendu, Ivo Malec nous a longuement parlé de la voix et de la manière dont il avait utilisé dans certaines de ses pièces des sons inventés, les cris d’ouvriers qui travaillaient sur un chantier à proximité de chez lui. Certaines de ces textes phonétiques me rappelaient à ce point les oeuvres des poètes lettristes que je lui ai demandé s’il les avait connus, s’ils avaient eu la moindre influence sur son travail et sa réponse a été négative.
Si j’en avais l’occasion, je poserais une question voisine à Steve Reich, qui est aujourd’hui considéré comme l’un des compositeurs américains les plus importants de sa génération. Je ne lui parlerai non pas de la poésie lettriste mais de la poésie sonore, des travaux de gens comme, en France, Henri Chopin et Bernard Heidseck, ou, aux Etats-Unis, Bryon Gisins ou, même, William Burroughs qui a pratiqué, au début de sa carrière, ce qu’il appelait des cut-up. Les premières oeuvres enregistrées de Steve Reich ressemblent, en effet, à s’y méprendre à celles de ces poètes qui utilisaient le magnétophone, la paire de ciseaux et le scotch pour créer leurs oeuvres.
Je pense, notamment, à Come out , une oeuvre qui date de 1966, le compositeur a alors à peine trente ans, construite à parti de l’enregistrement de la voix de Daniel Hamm, un jeune homme de 19 ans qui avait été arrêté et accusé de meurtre à la suite des émeutes de Harlem de 1964. Cette oeuvre a une dimension politique puisqu’elle a été, pour la première fois, donné à l’hôtel de ville de New-York à l’occasion d’une manifestation organisée pour obtenir un nouveau procès plus équitable. Cette manifestation et d’autres, du même type, ont abouti puisque Daniel Hamm a été acquitté quelques mois plus tard. Mais ce n’est pas cette dimension politique qui ici nous intéresse, mais plutôt la construction de cette oeuvre, basée sur la répétition sur plusieurs bandes diffusées en parallèle des quelques mêmes mots que l’on entend au début. Il suffit de quelques déplacements pour créer une oeuvre musicale tout à fait étrange qui va bien au delà de cette notion de répétition que l’on attache si souvent aux travaux de Steve Reich.
Je vous propose d’écouter maintenant ce morceau qui dure un peu plus de dix minutes et je vous invite à tendre l’oreille, à vous laisser porter par le mouvement lent d’une voix qui s’évanouit dans un son qui pourrait presque être électronique. Qui ne l’est pas, vous le verrez tout à fait, au point que l’on y retrouve parfois comme un sens…
Come out
Je disais, en présentant cette oeuvre que l’on pouvait être victime d’une illusion sonore et entendre une phrase qui a du sens là même où il n’y en a pas. Pour ma part, il m’a semblé entendre dans les dernières minutes de ce Come out , quelque chose comme “passez pas, passez pas, passez pas…” qui se transforme en “panimaï” qui veut dire en russe “comprends!”. Un peu plus tôt, j’ai eu l’impression d’entendre “social command” Ce n’est, bien sûr, qu’une illusion, mais c’est toute la force de la voix qui permet à chacun de trouver un sens dans ce qui n’en a pas.
On a la même impression en écoutant cette autre oeuvre des années 60 : It’ gonna rain , que Steve Reich a réalisée en partant d’un fragment de prêche d’un pasteur pentecôtiste. Par moment, it’s got devient widow ou window et un peu plus tard it’s done et rain, drain… voire, the night’s bridge. C’est très étrange et cela rappelle ces illusions visuelles qui ont tant intrigué les théoriciens de la gestalt theorie, je pense à ces dessins dont on ne sait s’ils représente le face de deux oiseaux ou de deux personnages ou un vase.
Ces illusions sonores sont, dans le cas de Steve Reich d’autant plus étranges qu’il n’y fait à aucun moment allusion dans les textes qu’il a écrits sur sa musique et qui ont été, il y a quelques années, réunis en ouvrage 1 . Mais puisque je parlais de It’s gonna rain , je vous propose de l’écouter maintenant. Et là encore, je ne saurai trop vous recommander de faire abstraction de l’apparente répétition pour écouter les variations de sons et de rythmes… L’oeuvre comprend deux parties d’à peu près égale dimension comme si le compositeur avait voulu nous donner l’occasion de reprendre souffle au bout de quelques minutes.
It’s gonna rain.
On aura remarqué comment la deuxième partie de cette pièce joue avec la voix, le rythme, les intonations du prêcheur. La musique naît de sa phrase, de ses intonations, de son rythme, de sa manière de parler. La voix, la parole ont beaucoup intéressé Steve Reich. Il n’est pas le seul musicien dans ce cas. Tom Johnson que nous avons longuement reçu ici en octobre dernier a commencé sa carrière en produisant des poésies sonores et a, me dit-il, hésité un temps entre une carrière de poète et une carrière de musicien. Ce n’est pas, pour autant que je puisse le savoir, le cas de Steve Reich. Mais on sent dans ces pièces que nous venons d’entendre un intérêt tout particulier pour ce que les linguistes appellent la parole, intérêt qu’il a, d’ailleurs, à plusieurs confirmé dans des textes à portée plus ou moins théorique. Dans une interview qu’il a donnée en 1996 à un journal de Zurich, interview titrée La musique et le langage , il explique expressément que la musique de chaque peuple prend racine dans la langue qu’il parle, ce qui l’amène, et cela ne surprendra personne, à citer les travaux d’ethnomusicologie, notamment ceux de Bela Bartok et de Leos Janacek. D’où, dans ses réflexions, une propension à ce que j’appellerais, mais le mot n’est probablement pas le meilleur, le nationalisme culturel. Il oppose volontiers la tradition américaine laquelle il se réfère à la tradition européenne qu’il assimile un peu rapidement au néo-sérialisme. Mais revenons sur ce qu’il dit de la parole et de la musique. “ La langue que vous parlez détermine les aspects rythmiques et mélodiques de votre discours (…) toutes les musiques vocales sont affectées par le rythme et la cadence de la langue qu’elles utilisent .” Cet intérêt pour les langues se combine donc chez Steve Reich à un grand intérêt pour la structure mélodique mais aussi et surtout pour le rythme. Intérêt qui l’a amené à s’intéresser aux travaux sur les langues africaines de Simha Arom, notamment ceux sur les langues des pygmées et les langues. Si j’en parle ici, c’est que cet ethnomusicologue a été conduit à utiliser dans ses travaux des montages techniques assez proches de ceux mis en oeuvre par Steve Reich que nous venons d’écouter. Il souhaitait étudier la manière dont des musiciens africains créent des polyrythmies, dont chacun développe un rythme spécifique, différent de celui de ses voisins et pour cela, il a développé des procédés de play-back qui permettaient à chaque musicien d’enregistrer sa partie seul en écoutant sur des écouteurs, les parties enregistrées par les autres musiciens.
Commentant ses travaux, Simha Arom fait une remarque qui rejoint étrangement les préoccupations des minimalistes et auteurs de musique répétitive comme Steve Reich : “ Grâce au playback , dit-il, j'ai découvert qu'il existait deux catégories de musiciens : ceux qui, quand je leur mettais un casque sur les oreilles, devenaient complètement inhibés et ceux qui, à l'opposé, chargeaient quelque peu parce qu'ils se trouvaient pour la première fois dans une situation où on les entendait seuls. Ceux qui étaient bloqués, avec qui j'obtenais des versions très répétitives, donc mortellement ennuyeuses, me fascinaient... Parce que leur interprétation reflétait le minimum vital. De fil en aiguille, et grâce à eux, j'en suis arrivé à la forme la plus simple, à la notion de modèle. En effet, il arrive un moment où plus rien ne peut être retranché. ” Cette dernière phrase, “ arrive un moment où plus rien ne peut être retranché ” est sans doute la plus belle définition du minimalisme. Et puisque ce sont les préoccupations de Steve Reich sur le rythme qui m’ont amené à parler des musiques africaines et de Simha Arom, je vous propose d’écouter une de ses pièces qui illustre, de la manière la plus simple, la plus nue qui soit, ce souci du rythme et les problèmes que sa construction propose. Il s’agit d’une oeuvre de 1972 : Clapping music , qui n’utilise, on le verra à l’écoute, que les moyens les plus simples.
Clapping music.
Depuis Thierry de Mey et François Paris ont écrit des pièces pour claquements de mains, mais ni l’un ni l’autre n’a suscité de polémique. Ce qui n’est pas le cas de cette Clapping music qui a valu à Steve Reich des critiques aussi sévères qu’inattendues de Cornelius Cardew l’un des plus brillants compositeurs britanniques de sa génération. Très engagé politiquement à gauche, il était maoïste, Cardew a reproché à cette pièce de faire le jeu du capitalisme. Pourquoi? Bien difficile de le dire aujourd’hui, ce qui montre, à l’évidence, que des pans entiers de la pensée des années 70 nous sont devenus étrangers et incompréhensibles.
Mais revenons à Steve Reich. Clapping music que nous venons d’entendre date de 1972. Cette même année, il rencontre son premier vrai succès d’estime avec une pièce pour percussion, Drummings qui a toutes les caractéristiques de ce qui rendra son style et sa manière très reconnaissable : des pièces répétitives, avec des rythmes très complexes, lancinants qui exaspèrent l’auditeur quand ils ne le fascinent, un peu à la manière de ces musiques africaines dont nous parlions à l’instant. Il n’y a plus, comme dans Come out ou It’s gonna rain de changement de phase, mais plutôt la superpositions de sons qui se déploient dans un moule continu sans silence ni rupture. On est très loin de ce qui se faisait à l’époque dans les milieux d’avant-garde, très loin, notamment, de l’univers de John Cage, avec lequel d’ailleurs, Reich n’a jamais entretenu que des relations lointaines. Ils se connaissaient, ils ont assisté ensemble, dans ces mêmes années 70, à des cours de Fortran, un langage informatique que donnaient James Tenney, compositeur auquel nous avons consacré l’année dernière toute une émission, mais leur problématique sont très différentes.
Comme il ne nous reste qu’une vingtaine de minutes, je vous propose d’écouter une oeuvre de cette même période mais un peu plus courte : Six pianos , qui, comme son titre l’indique, a été composée pour six pianos, dans une disposition proche de celle que l’on rencontre dans les magasins de musique. On entend d’abord trois pianos qui jouent les mêmes structures rythmiques mais avec des notes différentes, puis ils sont rejoints par les autres pianos. Là encore, il y aune progression, la construction d’un son qui se déforme progressivement qui demande une écoute attentive. Malgré les apparences, il ne s’agit pas seulement d’une répétition monotone. Nous l’entendrons interprétée par Steve Chambers, James Preiss, Russ Hartemberg, Bob Becker, Steve Reich et Gien Velez.
Six pianos
Discographie
Steve Reich, Early Works, Elektra Nonesuch, 979 169-2
Steve Reich and Musicians, Six pianos, Variations, Music for mallet instruments, Classikon, Deutsche Grammophon
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1 Steve Reich, Wrintings on music, 1965-2000, Oxford University press, 2002