émission du 18/03/06
Villes
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Le Carrefour de la Chaussée d’Antin
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Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui des oeuvres de Steve Reich, Pierre Henry, Jean-François Cavro, Roxanne Turcotte, Luc Ferrari et François Heidsieck.
Bonjour,
Nous avons la semaine dernière parlé de Cologne et du rôle que cette ville a joué dans l’avant-garde musicale des années 50. La semaine précédente, je vous avais présenté l’oeuvre d’un compositeur polonais qui utilise les techniques GPS pour créer des musiques qui parlent de Cracovie, sa ville. Tout cela m’a donné envie de poursuivre cette exploration des villes vues par les musiciens. Je pensais aux travaux de Luc Ferrari, dont nous écouterons un exemple dans quelques instants, à ceux de Jean-Louis Cavro, que nous écouterons également, mais en fouillant dans ma discothèque, j’ai retrouvé plusieurs oeuvres qui ont rapport à des villes. Plus que je ne pourrai en diffuser aujourd’hui, ce qui montre bien que l’on peut parler d’une musique urbaine, comme on parle d’une poésie urbaine.
Certaines de ces oeuvres sont très connues, comme New-York Contrepoint ou City Life de Steve Reich avec lequel je vous propose de commencer cette émission. Dans City Life, le compositeur utilise des bruits de la ville qu’il a enregistrés et stockés dans la mémoire de deux claviers d’échantillonnage. Ces enregistrements sont donc utilisés comme des objets sonores que les instrumentistes de l’ensemble intercontemporain, qui a commandé cette oeuvre, reprennent, imitent, développent. En voici le deuxième mouvement : Pile Driver/alarms?
City life
Si j’ai choisi en ouverture de cette émission sur les villes, cet extrait de Steve Reich, c’est qu’on y voit bien comment le musicien écoute la ville, comment son expérience sonore de la ville conjuguée à sa compétence musicale l’amène à construire une oeuvre à partir de son environnement, de son histoire, de son passé, de ses souvenirs, un peu à la manière d’un écrivain.
On retrouve cette même expérience avec le morceau de Pierre Henry que je vous propose d’écouter maintenant. Cette pièce, titrée tout simplement Tokyo 2002 et a une histoire très particulière. Elle a été réalisée, à partir de bruits saisis dans des villes, pour un disque que le journal Libération avait réalisé avec plusieurs compositeurs à l’occasion de la coupe du Monde de 1998. Il s’agissait de fêter la victoire de la France dans cette compétition sportive et Pierre Henry eut l’idée de rendre hommage à Tokyo, la ville appelée à accueillir, quatre ans plus tard, la compétition.
Tokyo, 2002
Puisque nous étions en Asie, au Japon, je vous propose d’y rester avec une oeuvre de Jean-François Cavro, un compositeur qui a multiplié les portraits de villes. Nous en avons entendu plusieurs ici, mais voici Kyoto, une oeuvre qui date de 1997. On y reconnaîtra le japonais parlé, des cris d’enfants que l’on devine dans une école, un tramway ou un train. On est beaucoup plus proche des sons réels que chez Henry et Reich, mais la démarche est bien la même : faire une oeuvre musicale à parti de ces sons.
Kyoto
Il y a chez Cavro, une dimension radiophonique, que l’on retrouve, plus marquée encore dans ce micro-trottoir de Roxane Turcotte, une compositrisce canadienne née à Montréal en 1960. Cette pièce, créée pour la radio, est fabriquée à partir de fragments d’interviews réalisées dans la rue, de micro-trottoirs, comme les journalistes de la radio en font tant. On y reconnaîtra les accents très particuliers de Montréal, mais aussi les questions un peu niaises et insignifiantes des journalistes qui pratiquent cet exercice.
Micro-trottoir
Le mélange des voix et des sons fabriqués à partir de ces mêmes voix est troublant, on ne l’écoute pas vraiment comme de la musique, ce qui n’était pas vrai des pièces précédentes que l’on abordait avec une oreille musicale. Sans doute est-ce le sens, le coté familier, presque trivial des bouts de phrases que l’on entend qui créent cette sorte d’écran que l’on ne retrouve pas dans les pièces de Luc Ferrari qui fut certainement l’inventeur de ce que l’on pourrait appeler un genre musical : le portrait sonore, dont les portraits de ville ne sont qu’une des formes possibles. Ferrari a utilisé ces techniques pour tenir un journal de voyage, pour faire le portrait d’un paysage… Formé aux techniques de la musique concrète, il fut le premier à réintroduire des sons naturels dans ses compositions. Et puisque nous parlons de villes, je vous propose d’écouter le portrait qu’il a donné en 1977 de la place des Abbesses, dans ce quartier de Montmartre où streap-teaseuses, promeneurs et travestis se mélangent au milieu des souvenirs des peintres. On devine des voix, des bruits de ville, bruits souvent musicaux, il y a des clubs de jazz, des manèges dans ce quartier…
Place des abbesses
Je le disais, une heure ne suffirait pas pour présenter tous les compositeurs qui ont utilisé la ville dans leurs oeuvres. J’aurais pu, j’aurais du, programmer des oeuvres de John Cage, et notamment ses 4’33 de silence qui font entrer de plein pied les bruits de la ville dans la composition, une pièce complètement silencieuse que je n’ai pas osé programmer, en quoi j’ai sans certainement manqué d’audace, puisque la BBC l’a programmé en janvier dernier dans l’une de ses émissions. Il est vrai qu’il s’agissait de la retransmission d’un concert et que le silence n’avait pas la qualité de celui d’un studio de radio. J’aurais pu également programmer des pièces que Rolf Julius a conçu pour Berlin, mais puisque nous sommes revenus à Paris avec Luc Ferrari, je vous propose de terminer cette émission dans cette même ville avec une oeuvre qui pose les problèmes exactement inverses de ceux évoqués à l’occasion de la pièce de Roxanne Turcotte. Il s’agit d’un poème de Bernard Heidsieck, traité de manière musicale, de sorte que ce que l’on entend, au delà des mots, c’est de la musique. Esprit de contradiction de nos oreilles, plaisir d’entendre autre chose que ce que l’on veut nous faire entendre… et ceci alors même que l’on reconnaîtra le style des années 70 dans ce qui est dit. J’ai en l’écoutant pour préparer cette émission le sentiment de me retrouver dans un film de Jean-Luc Godard, avec ce mélange de nouveau réalisme, de technologie et de gauchisme qui nous parait aujourd’hui si démodé. Voici donc un extrait du Carrefour de la Chaussée d’Antin de Bernard Heidsieck, une oeuvre qui date de 1972 et qui dure près de deux heures. En voici le début :
Le carrefour de la Chaussée d’Antin