Bernard Girard

Emission du  07/06/2010

Christian Wolff


Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec, aujourd’hui, des oeuvres de Christian Wolff


Bonjour,

L’évolution d’un artiste est souvent chose surprenante. Chez certains, l’oeuvre prend sens une fois achevée, on comprend alors mieux ce qui les a guidés ce qui les a préoccupés. Chez d’autres, cette évolution parait plus énigmatique. À écouter leurs oeuvres, celles de leur jeunesse, celle de leur maturité, on s’interroge, on ne saisit pas vraiment le fil. Est-ce bien vraiment le même compositeur? Comment est-il passé de ses oeuvres du début à celles plus tardives? Quelle influence l’a conduit à changer ainsi de style?  

Certaines trajectoires sont simples. C’est le cas de ces artistes qui révolutionnaires, adeptes de l’avant-garde dans leur jeunesse finissent à l’académie. Les exemples sont si nombreux qu’il serait injuste de ne citer qu’un ou deux noms. D’autres trajectoires font penser à une spirale ou à une mise en abime, l’artiste revenant sans cesse sur quelques obsessions, reprenant sans cesse certaines oeuvres. On pourrait dire cela de Boulez, par exemple, ou de John Cage. D’autres artistes semblent creuser sans fin leur sillon. 

D’autres trajectoires donnent le tournis. Je pense à celle de Christian Wolff. Compositeur américain né en France, à  Nice, de parents allemands en 1934, il a commencé sa carrière musicale avec John Cage dont il fut l’élève et dont il fut longtemps très proche. En fait, il est avec Morton Feldman et Earle Brown un des compositeurs de ce que l’on pourrait appeler le groupe de Cage si la notion même de groupe pouvait avoir, avec Cage, le moindre sens. Il a pendant des années composé des musiques expérimentales faisant, comme celle de Cage, largement appel au hasard, mais aussi au piano préparé, comme cette série pour piano préparé, datant de 1951, dans l’interprétation de Stefen Schleiermacher.

For prepared piano

Il continua ainsi à produire des pièces de ce type pendant toutes les années cinquante, période pendant laquelle il prononça une phrase qui est restée dans les annales :

Nouvel exemple de cette première manière ce For pianist qui date de 1959, toujours dans une interprétation de Stefen Schleiermacher.

For pianist

Puis, dans les années soixante, Wolff découvrit, avec quelques autres, Cornelius Cardew et Frederic Rzewski, que la musique pouvait être politique. C’étaient les années où l’on pensait que tout était politique. Tout, y compris la musique. Mais qui dit musique politique dit action politique. Ce qui a amené Christian Wolff une autre phrase restée dans les annales : Toute musique est propagande, ce qui ne veut sans doute pas dire grand chose mais n’est pas sans force.

Comme Cornelius Cardew ou Rewski, cette orientation l’a amené à travailler sur des chansons folkloriques, sur des chansons de lutte, mais aussi sur des textes, des poèmes engagés. C’est ce qu’il fait avec I am a dangerous woman, une oeuvre de Joan Cavanaugh, une poétesse américaine plusieurs fois condamnée pour des actes de résistance civile.

Cette oeuvre a d’abord été composée comme un arrangement musical pour accompagner un poème anti-militariste. Mais Wolff a rapidement abandonné cette première approche : le texte et la musique  ne collaient pas ensemble, il a donc laissé la musique seule pour piano, la partition originale accompagnée des notations pour la cantatrice. Mais puisqu’il s’agit d’une oeuvre écrite d’après un poème le voici, dans une traduction maladroite que j’ai tenté à défaut d’en trouver une meilleure : 


Je suis une femme dangereuse

Qui ne porte ni bombe ni bébés

Ni fleurs ni coktails molotov

Je méprise vos raisons, vos théories, votre réalisme

Jamais je ne me coucherai dans vos tranchées

Et ne les creuserai pas plus pour vous

Je ne me joindrai pas à vos combats

Pour de meilleures et de plus profondes tranchées

Je ne marcherai pas avec vous, je ne marcherai pas pour vous

Je ne vivrai pas avec vous 

Et ne mourrai pas pour vous

Mais je n’essaierai pas de vous retirer

Le droit de vivre et de mourir

Je ne partagerai pas un mètre carré de cette terre avec vous

Tant que vous n’aurez d’autre objectif que de détruire

Mais je  vous accorde que nous sommes de la même terre

Nés de la même 

Mère, je ne vous autoriserai pas 

À lier ma vie à la votre

Mais je vous dirai que nos vies sont liées

Et j’exigerai 

Que vous viviez comme si vous compreniez

Ce fait capital


Je suis une femme dangereuse 

Parce que je vous dirai, Monsieur,

Si vous êtes inquiet ou pas,

La virilité a fat de monde un véritable cauchemar,

Une fournaise qui brûle tout espoir, tout amour, toute confiance, toute justice,

Une fournais de My Lais, Hiroshima, Dachau,

Une fournaise qui brûle les bébés

Vous nous dites que nous devons

Mêler virilité et féminité

Rendre noirs et froids les yeux de nos femmes

Envoyés nos fils, oui, monsieur, nos fils 

À la guerre

Affamer nos fils

Faire de nos mères des putes

Fabriquer des bombes et des munitions

Notre “food for peace”

Nos solutions définitives, frapper le premier

Oui monsieur,

La virilité a cassé  les femmes et mis les hommes à genoux

Nous a volé notre avenir

Et rendu nos espoirs, nos craintes, nos pensées et nos instincts

Inopportuns, hors-propos.

Et fait de la survie de l’espèce humaine au delà de l’an 2000

Une question ouverte

Oui monsieur,

Et cela a pris possession de vous.


Je suis une feme dangereuse 

Parce que je dis tout cela

Ne mentant à personne

Vous refusant ma confiance mais aussi mon mépris

Je suis dangereuse

Je ne me tairai pas et ne plierai à votre version de la réalité

Vous vous êtes arrangé pour vendre ma vie à bas prix

Je suis vraiment dangereuseI a

Parce que je ne vous pardonnerai pas ni n’oublierai

Et n’essaierai même pas de conspirer

Pour vendre la votre.


I am a dangeroux woman


Dire que toute musique est politique est une chose, produire une musique politique, militante en est une autre. Et il semble que dans les années 80, Christian Wolff ait comme d’autres compris que le retour à la tradition ne menait nulle part. Et il est revenu, après ce détour par la politique, vers des préoccupations plus proches de ce qu’il faisait dans les années cinquante. Dire, cependant, que la musique qu’écrit Wolff ces vingt dernières années n’a pas été marquée par son détour vers la tradition serait inexact. Son instrumentarium s’est enrichi. Il a composé pour orchestre, pour percussion, pour vent comme dans ce Pulse pour trompette et percussion, une oeuvre écrit au début des années 2000 : 


Pulse

Pour conclure cette émission consacrée à un compositeur que l’on connait mal de ce coté-ci de l’Atlantique, que l’on connait en tout cas infiniment moins bien que John Cage, Earle Brown, Morton Feldman ou Cornelius Cardew avec lesquels il a beaucoup travaillé, voici une autre de ses oeuvres d’après sa période politique : Trio


Trio