émission du 11/02/07
Yemen
Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui Haydée Charbagi et des oeuvres yéménites.
Revenir sur le projet de collecte : nous étions partis collecter des contes, il a fallu se rendre à l’évidence ; la tradition orale yéménite est tout autant musicale que narrative et il serait très artificiel d’isoler tel ou tel genre.
Lorsque nous avons vécu au village, la campagne résonnait de chants, de l’aube à la tombée de la nuit : parfois quelques bribes, parfois au contraire un chant qui se poursuit pendant des heures, parfois repris en écho par un autre habitant du village. Présence du chant – le bien de tous.
On chante à tout propos. Importance d’un mot مُنسِبة (mounasiba) qui veut dire « occasion » : il n’y a pas de chant sans occasion et l’on chante à toute occasion : lors des cérémonies et des fêtes – naissances, mariages ou funérailles – mais aussi à tous les instants de la journée : on chante pour célébrer la pluie qui tombe, pour bercer les enfants ou accompagner leurs jeux, mais aussi lorsqu’on moud le grain, que l’on mène paître le bétail, que l’on travaille aux champs.
Commencer par quelques écoutes. Successivement :
-L’appel à la prière (qui, plus encore que dans d’autres pays musulmans, rythme la vie des Yéménites)
-Chant que les femmes chantent au matin lorsqu’elles vont puiser l’eau du puits
-Un chant que l’on chante pendant l’hiver (un jeune garçon)
-Une chanson que les femmes chantent lorsqu’elles se retrouvent le soir entre elles.
*
Revenir sur la collecte que nous avons réalisée au Yémen, dans une région montagneuse et agricole (une région très verte, contrairement à l’idée que l’on se fait souvent du Yémen, désertique et aride) : la « Hugariyah ».
Dans cette région, trois genres de chants sont particulièrement importants :
-les chants d’amour (moulala en arabe)
-les chants de travail qui accompagnent tous les gestes du travail quotidien (mahaguel)
-les chants mystiques (soufisme)
Ce sont ces trois genres de chants que nous allons écouter à présent.
1-Les مُلالات, (moulala), chants d’amour que les femmes chantent lorsqu’elles vont puiser l’eau du puits ou mènent paître les troupeaux, lorsqu’elles travaillent à moudre le grain ou lorsqu’elles sont chez elles affairées au soin du ménage. Il arrive que les hommes chantent des moulalas mais c’est beaucoup plus rare.
Revenir sur deux points en particulier :
-Contrairement à d’autres genres de chants, la moulala se distingue par une mélodie toujours identique que chaque chanteuse s’approprie en ornant de manière singulière la ligne du chant. « Ni tout à fait la même ni tout à fait une autre », la mélodie de la moulala se module en autant de styles différents qu’il y a de chanteuses.
La structure poétique est toujours identique : une ligne de pure ornementation sur les syllabes « lélélélé » (d’où le nom : moulala), puis une strophe de quatre ou cinq vers.
Les moulalas sont souvent très longues : c’est un chant où l’on prend son temps.
-le texte, qui évoque sans pudeur, le désir amoureux
Vers une réflexion sur le rapport de la tradition orale à la réalité.
Dans un pays où la femme est soumise aux poids de lourds interdits, où elle doit aussi accomplir des tâches parfois épuisantes (la phrase qui revient le plus souvent dans la bouche des femmes « âgées » - qui ont souvent à peine une cinquantaine d’années - : « Je suis fatiguée »…), on a le sentiment que la parole ouvre un espace de liberté.
Il y aurait alors deux espaces : l’espace du conte et celui du chant.
D’un côté, l’espace du conte : contes traditionnels yéménites sont des récits très crus qui évoquent la noirceur de la condition féminine mais tracent aussi, à travers le récit, la voie d’une subversion de cet état de fait. Le récit le plus connu dans la région, « Petite Feuille de Henné », est très proche de notre Cendrillon : l’héroïne naît misérable et humiliée mais prendra sa revanche sur la méchante marâtre ; comme Cendrillon, « Petite Feuille de Henné » finira par épouser le fils du Roi.
Et puis il y a la chanson qui ouvre l’espace du rêve ; évocation dans la poésie et le chant d’un monde sans contraintes ni pesanteurs, d’un monde où tous les désirs s’accompliraient magiquement. Textes semés de métaphores, comme toujours dans la poésie traditionnelle arabe, au fil desquels se dit la puissance du désir amoureux.
Je voudrais vous faire écouter, pour commencer, quelques-unes de ces moulalas :
-la mère de Hafiz : deux moulalas (13 et 14)
Une femme d’une cinquantaine d’années, Salama, connue dans la région pour sa voix profonde, cette manière très singulière qu’elle d’orner la mélodie de la moulala.
Travail sur le texte.
* Une seconde écoute : un chant d’amour que chantent les femmes lorsqu’elles vont moudre le grain ; une activité quotidienne pour les femmes yéménites : lourdes meules de pierre sur lesquelles on moud le grain d’orge ou de sorgho pour faire le pain ou cuisiner la bouillie du repas de midi « Asid ».
Passage très intéressant : la vieille femme nous a mené près de la meule pour nous montrer comment elle moud. Autour d’elle, des hommes et des femmes du village. Elle se met à chanter mais bientôt certains rient, gênés devant les images très crues du texte qui disent sans pudeur la force du désir.
Mais dans le chant, « tout est permis » et la vieille femme continue en riant à chanter, sous le regard bienveillant de son vieux mari.
*Troisième écoute
Une femme de la caste la plus basse au Yémen, celle des « akhdam », d’anciens esclaves africains qui, encore aujourd’hui, vivent misérablement. Ils vivent souvent dans des taudis à la sortie des villages et n’ont pas le droit de posséder des terres ; pour vivre, ils doivent accomplir des tâches jugées humiliantes.
La chanteuse s’appelle Amina.
2-Les مهاجل (Mahaguels)
Ce sont des chants de travail qui accompagnent tous les gestes du quotidien. Une musique dont le rythme épouse au plus près le rythme du travail : la musique et le corps.
Les textes et les mélodies des mahaguels changent selon les saisons agricoles (il y a un « répertoire » tout différent pour le temps des semailles et celui des moissons) mais aussi selon les heures du jour : il y a des mahaguels pour l’aube, d’autres pour la fin de la matinée, d’autre pour l’après-midi, d’autres pour la nuit…Il ne faut pas oublier, à ce propos, que le jour est rythmé, au Yémen, par les cinq prières quotidiennes : à l’aube, à midi, dans l’après-midi, au crépuscule et au début de la nuit. De la même manière, les mahaguels épousent le fil des heures.
-الحاج سعيد : deux chants de travail
oLe premier (n°24) est destiné au labour ; on entend à la fin un cri que lance le laboureur à sa bête. Evoquer la façon dont on laboure au Yémen : une araire de bois clair tirée par deux bœufs, un homme derrière, un autre devant. On ne laboure jamais sans chanter.
oLe second (n°34) : mélodie très répétitive. Lié au geste : travail sur le texte.
La plupart du temps, les chants de travail se chantent à plusieurs : on travaille ensemble, on chante ensemble. Répartition des rôles très particulière : un paysan lance le chant et les autres lui répondent.
Le chant que je vais vous faire entendre n’a pas été enregistré dans un champ mais chez des ouvriers, des tailleurs de pierre plus exactement. Mais les chants sont les mêmes pour ces enfants de la campagne qui continuent à travailler aux champs au moment des moissons.
-les ouvriers de حميدي : n°12 (travail sur le texte).
Dans le chant qui suit : le « adib » (on nomme ainsi celui qui lance le chant) a une manière tout à fait singulière de faire rebondir les syllabes, qu’il aurait semble t-il rapportée d’un long séjour sur la côte de la Mer Rouge, dans le port de Mokha. Les autres l’appellent pour rire « le hindi ». Influence africaine ou indienne, je vous laisse décider : toujours est-il que son art de l’ornementation est tout à fait prodigieux…
-le « hindi »
*Ecoute suivante : cette fois, un chant enregistré pendant le travail.
On creuse un puits près de la montagne. Le soir tombe. Les hommes qui travaillent depuis le matin chantent.
Un grand trou est creusé dans la terre : environ six mètres de diamètre, vingt-six mètres de profondeur. Un vieil homme est assis au bord du trou et fait descendre un seau à l’aide d’une poulie (on entend le bruit de la poulie sur l’enregistrement) ; il chante et les deux hommes qui travaillent au fond du puits répondent en chœur.
-Au bord du puits : n°10 (extrait)
*Pour finir : je voudrais vous faire entendre encore un chant enregistré pendant le travail, même si la qualité du son est moins bonne. Dans un champ de tomates, quatre hommes travaillent, chacun sur un sillon. Ils nettoient le chant des mauvaises herbes et chantent.
3-Les chants religieux
Je voudrais enfin vous faire écouter les chants que l’on chante non pendant le travail, mais aux moments de repos. J’ai choisi un répertoire un peu particulier puisqu’il s’agit de chants mystiques. Dans la région où nous avons travaillé, la Hujjariyah, au centre du Yémen, se trouve en effet le mausolée de Ahmed Ibn Alouane, figure importante du soufisme musulman. Nous n’avons bien entendu pas le temps de parler ici longuement du soufisme : disons simplement que c’est la part mystique de l’Islam. Les soufis, qui ont souvent été persécutés par les autorités politiques et religieuses, ont une approche extrêmement personnelle de la foi ; on trouve dans la tradition soufi, comme autrefois chez les mystiques chrétiens, une tradition poétique et musicale très riche, poèmes et chants venant dire la force de la foi et de l’amour de Dieu. Toujours est-il que la poésie d’Ahmed Ibn Alouane a donné lieu à une tradition populaire de chants soufis, encore extrêmement vivante aujourd’hui. C’est sur ces chants mystiques que je voudrais conclure.
- Chant de Khasiba : n°13 et n°16.
A la fin, Khasiba cesse de chanter et récite le poème.
-Khasiba : n°14
-Khasiba : n°9