Bernard Girard
Emission du 22/11/2010
Jugement de goût
Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec, aujourd’hui, des oeuvres de Kurtag, Xenakis, Scelsi, Boulez, Crumb.
Bonjour,
Nous avons la semaine dernière parlé du beau et du sublime, deux jugements esthétiques que j’ai essayé, m’appuyant sur Kant, de distinguer, tentant de vérifier qu’ils avaient encore l’un et l’autre une certaine pertinence. Je voudrais aujourd’hui m’appuyant toujours sur Kant et sur l’analyse de ses textes esthétiques qu’en a donnée Jean-François Lyotard revenir sur ce qu’ils ont de commun. Ce qui nous amène, de manière peut-être un peu surprenante, à souligner combien ces jugements esthétiques peuvent être liés à ce qui fait de nous des animaux politiques, je veux dire des animaux sociaux.
Dans un passage étonnant de sa critique de la Faculté de juger, Kant nous explique que le beau “n’intéresse empiriquement que dans la société ; et si l’on admet que la tendance à la société est naturelle à l’homme, mais que l’aptitude et le penchant pour la société, c’est-à-dire la sociabilité, sont nécessaires à l’homme en tant que créature destinée à vivre en société, et constituent une propriété appartenant à l’humanité, on ne peut manquer de considérer le goût comme une faculté de juger ce qui permet de communiquer son sentiment à tout autre et par conséquent comme un moyen de réaliser ce qu’exige l’inclinaison naturelle de chacun.”
Ce thème revient à plusieurs reprises dans son texte et donne au goût, au jugement de goût et à ce qui le suscite, c’est-à-dire l’oeuvre d’art, une place de tout premier plan dans ce qui fait que nous vivons en société. Mais avant de nous avancer plus avant dans la lecture de ce texte, je vous propose d’écouter une de ces oeuvres dont on peut dire en les écoutant qu’elles sont belles. Il s’agit d’une oeuvre de Kurtag pour violoncelle seul qui date de 1961 : Jelek. La voici dans l’interprétation de Garth Knox
Jelek
Dire de cette oeuvre qu’elle est belle, ce que je pense, ce n’est pas seulement proférer un jugement égoïste, comme pourrait être le “j’aime” de l’amateur paresseux ou de l’enfant que l’on emmène au musée et qui court d’une toile à l’autre, pressé de donner un avis que l’on ne prend guère au sérieux, non, c’est faire bien plus. Lorsque je dis de cette oeuvre qu’elle est belle, je pense qu’elle l’est pour vous comme pour moi, qu’elle l’est pour nous tous. Ce jugement vise à l’universel. “Le jugement de goût, nous dit Kant, prétend à l’adhésion de chacun comme s’il était objectif.” (§32). Ce qui n’interdit d’avoir un autre avis. Vous ne trouvez pas forcément beau ce que je trouve tel.
Ce jugement se veut donc objectif et universel, mais il est aussi personnel, subjectif. “Il est exigé de tout jugement, qui doit prouver le goût du sujet, que celui-ci juge de lui-même, sans qu’il lui soit nécessaire de s’orienter à tâtons par l’expérience parmi les jugements des autres (…) qu’il porte donc son jugement a priori et non par imitation, parce qu’une chose plait réellement universellement.” (§32)
Kant nous donne là une splendide leçon de liberté. Le jugement esthétique ne saurait être condamné au conformisme : “Quand quelqu’un ne trouve pas beau un édifice, un paysage, un poème, nous dit toujours Kant, il ne se laisse pas imposer intérieurement l’assentiment par cent voix, qui toutes louent ces choses. Certes il peut faire comme si cela lui plaisait, afin de ne pas passer pour dépourvu de goût (…) mais ce qu’il voit clairement, c’est que l’assentiment d’autrui ne constitue pas une preuve valable pour le jugement sur la beauté (…) jamais ce qui a plu à un autre ne saurait servir de fondement à un jugement esthétique. Le jugement d’autrui défavorable à notre égard, poursuit Kant, peut (…) nous rendre incertain sur le nôtre, mais il ne saurait jamais nous convaincre qu’il n’est pas légitime. Ainsi il n’existe aucune raison démonstrative empirique pour imposer le jugement de goût à quelqu’un.” (§33). Bel éloge de la liberté en matière esthétique. Je peux juger la beauté de l’oeuvre que nous allons maintenant entendre universelle, objective, aucun raisonnement ne vous forcera à partager mon jugement. Et puisque je vous parlais d’une oeuvre susceptible de susciter des réactions diverses, en voici une : Kotos pour violoncelle de Iannis Xenakis, une oeuvre de 1977 qui porte le nom du géant à cent bras que Zeus a combattu et vaincu. Je précise que je ne l’ai pas choisie tout à fait par hasard pour illustrer ce passage de Kant, Xenakis donne en effet comme recommandation à son interprète de “s’abstenir de belles sonorités”, désir qu’a, on va l’entendre, tout à fait respecté Garth Knox.
Kottos
Dans ce texte que nous lisons ensemble, extrait de sa troisième critique, Critique de la Faculté de Juger, Kant fonde, un siècle avant les impressionnistes, le refus de l’académisme lorsque celui-ci est synonyme d’application des principes et règles d’une quelconque esthétique : “Si quelqu’un, dit-il, me lit son poème, ou me conduit à un spectacle, qui finalement ne convient pas à mon goût, il pourra bien invoquer Batteux ou Lessing ou des critiques du goût encore plus anciens et encore plus célèbres ainsi que toutes les règles établies par ceux-ci afin de prouver que son poème est beau (…) je me bouche les oreilles, je ne veux entendre aucune raison, aucun argument et j’admettrai plutôt que les règles des critiques sont fausses (…) que d’accepter de laisser déterminer mon jugement par des raisons démonstratives a priori, puisqu’il doit choisir d’un jugement du goût et non d’un jugement de l’entendement ou de la raison.” (§33) Et que tous les critiques pensent la même chose n’y change rien. Comme l’écrit Jean-François Lyotard, l’unanimité ne vaut pas légitimation. Le jugement de goût n’est pas affaire de conformisme, il n’obéit pas à des règles. À aucune de celles que des spécialistes de l’esthétique, Batteux célèbre esthéticien français du 18ème siècle ou Lessing, son collègue et contemporain allemand, analysent dans leurs ouvrages.
Cet éloge de la liberté à une époque où les artistes ne se définissaient pas forcément par leur volonté d’innover amène Kant à une réflexion sur la tradition, sur son rôle, réflexion qu’il mène en prenant l’exemple des mathématiques : ce n’est pas parce que les mathématiciens de l’antiquité ont fait des démonstrations admirables de clarté que nous sommes dans l’incapacité de faire de même. À l’imitation des anciens, thème récurrent au 18ème il oppose le concept de succession. Il convient bien de se préoccuper de ses prédécesseurs, “de puiser, je cite Kant, aux sources mêmes où ils puisaient” et leur emprunter la manière de procéder, mais cela seulement. Ce qui si on le suivait, amènerait à s’interroger sur la démarche de compositeurs qui, tel Scelsi, ont fait tout autrement que tous leurs prédécesseurs, sans que cela les empêche de produire une oeuvre d’une oeuvre d’une grande beauté, comme ce quatrième quatuor à cordes que je vous propose d’écouter dans l’interprétation qu’en a donné le quatuor Arditti.
Quatuor à cordes n°4
Je disais que Scelsi n’a certainement pas fait comme ses prédécesseurs. Son oeuvre est cependant en train de s’imposer auprès du public cultivé. Et ceci parce que s’est créée tout autour de lui tout un réseau d’amateurs, d’interprètes qui partageaient une même admiration pour son travail insolite, étonnant dont on vient d’entendre un bel exemple avec cette pièce qui ne dure pas dix minutes mais dont la partition occupe une quarantaine de pages, ce qui veut dire que tout est noté, chacun des glissements de l’archet sur chacune des cordes.
Mais revenons à ce jugement dont Kant nous dit qu’il est tout à la fois objectif et singulier, qu’il échappe aux concepts et aux raisons et que l’on est cependant amené à le communiquer à autrui. Le goût est, nous dit-il, comme une sorte de sensus communis, de sens commun. “La capacité de partager universellement un état d’esprit dans la représentation (…) doit être au fondement” du jugement de goût.” (§60)
Ce partage d’un état d’esprit est ce qui fait de l’art l’un des éléments majeurs de notre vie en société. “Le beau n’intéresse empiriquement que dans la société et si l’on admet, poursuit Kant, que la tendance à la société est naturelle à l’homme (…) on ne peut manquer de considérer le goût comme une faculté de juger ce qui permet de communiquer même son sentiment à tout autre.” (§41). Le jugement de goût est, en somme, une des clefs du lien social, une de ses composantes. Au point que le sens du beau, le sentiment esthétique disparaissent, à l’entendre, avec la solitude : “Un homme abandonné sur une île déserte ne tenterait pour lui-même d’orner ni sa hutte, nilui-même ou de chercher des fleurs, encore moins de les planter pour s’en parer ; ce n’est que dans la société qu’il lui vient à l’esprit de n’être pas seulement homme, mais d’être aussi à sa manière un homme raffiné (c’est le début de la civilisation) ; on considère ainsi en effet celui qui tend et est habile à communiquer son plaisir aux autres et qu’un objet ne peut satisfaire, lorsqu’il ne peut en ressortir la satisfaction en commun avec d’autres.” Dans la phrase suivante, Kant parle d’un “contrat originaire”. Mais restons un instant sur cette phrase : l’homme de goût est social, il n’existe pas de plaisir solitaire en matière d’esthétique à l’encontre de ce que racontent tous ces récits qui nous montrent des collectionneurs qui gardent leur collection pour eux seuls et ne la montrent à personne.
Mais est-ce bien sûr? Je vous laisse juge en compagnie de Pierre Boulez et l’une de ses plus belles pièces : sa première sonate que je vous propose d’écouter dans l’interprétation de Pierre Laurent Aimard. Il s’agit d’une oeuvre de toute première jeunesse, pas encore complètement boulézienne, encore riche d’influences, ce qui gêne souvent les musicologues qui prennent un malin plaisir à souligner ces influences pour en diminuer l’importance, mais a-t-on vraiment besoin d’autrui pour l’apprécier? N’est-ce pas une de ces oeuvres que l’on emporterait volontiers sur une île imaginaire doté de tout le confort électrique moderne?
Première sonate
Je trouve donc cette oeuvre belle. Et vous aussi sans doute. Du moins l’espéré-je. Mais que veuillé-je dire en disant cela? Que l’oeuvre est belle? Pas vraiment, nous dit Kant. Le jugement de goût dit : en contemplant cette forme, j’éprouve un plaisir pur, c’est-à-dire, précise Jean-François Lyotard, “entier et immotivé”. Et ce plaisir, je souhaite le partager. Ce plaisir n’existe d’ailleurs que si je peux le partager, comme l’indiquait la phrase sur l’île déserte et son Robinson qui n’est pas, d’ailleurs, sans nous rappeler ce passage de Vendredi ou les Limbes de Michel Tournier où le jeune indien se fait réprimander pour avoir fait un dessin. Ce plaisir n’existe que parce que je peux le partager ou, plutôt, parce que j’éprouve le désir de le partager. Tout cela est évidemment un peu étrange et renvoie à une expérience mentale d’un type un peu particulier. Nous éprouvons face à un objet, une oeuvre, un sentiment de plaisir, c’est beau, ce sentiment est personnel, privé, mais nous le pensons partagé part tous, il ne l’est pas forcément mais il devrait, à nos yeux et si l’on en croit notre expérience, l’être. Et ceci non pas en raison de règles, de lois qu’aurait appliquées son auteur mais plus simplement en fonction du plaisir que nous éprouvons…
Plaisir partagé, je l’espère, à l’écoute des oeuvres que je vous ai aujourd’hui proposées, oeuvres devenues classiques dans le répertoire contemporain, oeuvres que, pour ma part, je redécouvre toujours avec autant de plaisir.
Nous avons donc écouté des oeuvres de Scelsi, Kurtag, Boulez et Xenakis, tous compositeurs européens. Je vous propose de terminer cette émission avec une oeuvre d’un compositeur américain, Georges Crumb. Il s’agit de madrigaux que Crumb a composés dans les années 60 à partir de poèmes de Federico Garcia Lorca qui ne sont pas moins beaux que tout ce que nous avons entendu jusqu’à présent.
Madrigals