Musiques sous influence

compositeur
oeuvre
plage
durée
Scelsi
Hyxos
1
générique
Ivo Malec
Miniatures pour Lewis Caroll
CD2, 1
10'05
Ivo Malec
Arco-1
CD2, 1
13'44
Scelsi
Triphon
1 à 3
12'57
Peter Eötvös
Snatches of a conversation
1
10'46


Bonjour,

Que se passe-t-il lorsqu’un compositeur qui a passé l’essentiel de son temps dans un studio avec des magnétophones et des machines reprend le crayon et écrit pour des instruments traditionnels ? et bien, le plus souvent, il écrit une musique sous influence, une musique qui rappelle la manière dont il travaille les sons avec ses machines.

C’est vrai de ces pièces pour orchestre de Luc Ferrari que je vous ai entendre il y a quelques semaines, ce l’est tout autant de ces miniatures pour Lewis Carroll d’Ivo Malec que nous allons maintenant entendre interprété par l’ensemble Minea sous la direction de Philippe Wurtz.

Miniatures pour Lewis Carroll

Si les bruits d’insecte que fait le violon dans cette œuvre évoquent la musique concrète, on entend également dans cette œuvre qu’Ivo Malec a écrite pour un film abstrait inspiré du Jaberwock de Lewis Carroll comme des réminiscences des musiques pour enfant qu’a pu écrire dans les années 30, Poulenc. Je pense notamment à son histoire de Babar composée d’après la célèbre série dessinée.

Ces allusions sont complètement absentes d’Arco-1, une œuvre pour violoncelle qu’Ivo Malec a composée en 1987 à la demande du Conservatoire National Supérieur de Musique qui l’a fait interpréter par ses étudiants dans le concours de fin d’année.

Arco veut dire archet en italien et c’est le nom qu’Ivo Malec a donné à toute une série d’œuvres pour cordes qu’il a numérotées selon le nombre d’interprète. Arco-1 veut dire qu’il n’y a qu’un interprète, il y en a 11 dans Arco-11 et 22 dans Arco-22.

Arco-1 est une pièce difficile en 5 mouvements que le compositeur décrit ainsi : « 1/ plainte longue et tendue, confinée avec insistance dans un espace étroit et aigu du spectre, 2/ prose, duels, tout en contrastes et retournements brusques dominés par des traits violents qui parcourent le spectre entier, 3/ exposition, assez intimiste, d’objets transparents et légers, effleurés, où règnent des harmoniques, 4/ irruption de pulsation dont le potentiel énergétique est concentré dans les pizzicati seuls ; aux formes connues de ceux-ci s’ajoutent une nouvelle, d’une sonorité particulière et permettant des contrepoints de pizzicati pincés des deux mains simultanément, 5/ conclusion plutôt inattendue dans un bref recitativo contemplatif, comme une ombre de mélancolie qui passe par là. Par inadvertance.»

Arco-1

Arco-1 que nous venons d’entendre dans une interprétation de Philippe Muller a été créée en 1987 à Beaubourg par David Simpson que je vous propose d’écouter dans une autre œuvre pour violoncelle solo à l’atmosphère toute différente : Triphon de Scelsi. C’est une pièce en trois mouvements :  Jeunesse, énergie, drame, où, vous l’entendrez, le violoncelle prend par instant des allures d’instrument à vent

Triphon

Comme toujours chez Scelsi, cette pièce porte un nom qui intrigue et donne envie d’en savoir plus. J’ai donc fait une recherche sur Internet où j’ai découvert que Triphon est un saint qui a donné tout à la fois son nom à un village suisse, à des églises orthodoxes en Russie et en Bulgarie, à des églises catholiques dans le Monténégro et à un monastère en Macédoine, ce qui tombe bien puisqu’Ivo Malec est lui-même d’origine yougoslave et qu’il a vécu en Croatie avant de s’installer en France définitivement en 1959. Ce monastère est réputé pour ses fresques que l’on peut d’ailleurs découvrir sur internet où les a placées un amateur au retour d’un voyage.

Je vous parle de ce Triphon, martyr mort au troisième siècle et que l’on honore le 10 novembre, mais est-ce à lui que Scelsi fait allusion dans cette œuvre ? Ce n’est pas certain. Il aurait pu également faire allusion à un autre personnage, un rabbin celui-ci, avec lequel Justin, un martyr du deuxième siècle, dialogue dans un texte très célèbre chez les théologiens, Le dialogue avec Triphon, qui est le premier exemple d’échange philosophique et théologique entre chrétiens et juifs. L’objet de Justin est de prouver la divinité du Christ et de son enseignement et l’on peut penser que Scelsi dont la culture religieuse était approfondie a connu et lu ce texte que les exégètes modernes présentent comme une sorte de polyphonie, ce qui ne pouvait qu’intéresser un compositeur.

Toujours est-il que Scelsi a écrit cette pièce en 1956. Il venait tout juste d’avoir 50 ans, il vivait seul, retiré, et composait des œuvres que l’on ne jouait pratiquement pas - il attendra 76 ans pour qu’un éditeur mette dans le commerce un disque de ses œuvres. Il était alors en train d’abandonner le dodécaphonisme dans lequel il voit une impasse, ce dodécaphonisme qui dominait le monde musical de ces années 50.

Dans ces années 50, Scelsi était donc, d’une certaine manière, un résistant, comme l’étaient au même moment Ivo Malec ou, à quelques centaines de kilomètres de là, en Hongrie, Peter Eötvös qui écoutait sur les ondes courtes les radios de l’Ouest. Né en 1944, Eötvös s’intéressait plus à la musique que l’on pouvait entendre sur ces radios grésillantes qu’aux informations ou à la propagande anticommuniste qu’elles diffusaient. Ces radios diffusaient alors beaucoup de jazz. Et il a utilisé cette expérience d’une écoute troublée d’une musique interdite dans plusieurs de ces œuvres, notamment dans ce Snatches of a conversation pour trompette, speaker et ensemble que je vous propose d’entendre maintenant dans l’interprétation qu’en ont donnée Marco Blaauw, Omar Ebrahim et l’Ensemble für Neue Musik sous la direction du compositeur.


Snatches of a conversation