émission du 22/05/06
 
Italia Nova
 
Compositeur
Oeuvre
Disque
Durée
Scelsi
Hyxos
 
Générique
Russolo
Le réveil d’une ville…
Musica Futurisca, 6 à 10
5’49
Russolo
Sérénade
Musica Futurisca, 12
2’34
Pratella
La Guerra
Musica Futurisca, 2 à 4
8’37
Marinetti
La battaglia d’Adrianopoli
Musica Futurisca, 5
3’03
Grandi
Aeroduello
Musica Futurisca, 15
2’59
Marinetti
Cinque Sintesi Radiofoniche
Musica Futurisca, 23
13’08
Marinetti
I funerali
Scelsi, 8
9’45
Nono
Fragments, silence à Diotime
Nono, 1
Ad libitum
 
Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui des oeuvres de musiciens futuristes, Scelsi et Nono.
Bonjour,
J’ai choisi de consacrer cette émission à une exposition qui se déroule actuellement au Grand Palais, Italia Nova, qui, comme le suggère son titre, présente de l’art italien du 20ème siècle, il serait plus juste de dire de la première moitié du siècle.
On y voit, naturellement, beaucoup d’oeuvres de peintres futuristes que l’on a connaît mal de ce coté-ci des Alpes. Et c’est une bonne surprise. On découvre tout à la fois qu’il se passait beaucoup de choses en Italie à la veille de la première guerre mondiale, que ces peintres dont on connaît souvent mieux le nom que l’oeuvre avaient du talent. Je pense notamment à Balla et Severini, tous deux bien représentés dans cette exposition avec, pour le premier au moins, des oeuvres très variées, dont certaines abstraites, très précoces, montrent que la décomposition des formes et l’abstraction ont été “inventée” à peu près au même moment un peu partout en Europe mais avec des projets très différents.
Au tout début de l’exposition, on voit des oeuvres qui ressemblent assez aux tableaux cubistes que Picasso, Braque et quelques autres produisaient à la même époque à Paris, mais il apparaît, dès les premiers tableaux, et c’est l’un des enseignements de cette exposition, que les projets étaient complètement différents. Braque, Picasso s’inscrivaient délibérément, pleinement dans la filiation de Cézanne, ils en étaient les fils. Balla, Severini, Russolo recherchaient, eux, tout autre chose : la peinture de la modernité, du monde industriel qui venait de pénétrer en Italie, qui bouleversait une société traditionnelle. Ils voulaient peindre la vitesse, ce qu’ils ont admirablement fait dans quelques tableaux que l’on voit dans cette exposition. On retrouve ce même souci de la représentation de l’esprit industriel, du monde de l’usine, de la ville moderne, de son agitation, de ses bruits dans les oeuvres musicales que ces mêmes futuristes ont produites. La plupart de ces oeuvres ont disparu.  Il nous reste cependant quelques archives et, notamment, ces quatre oeuvres de Russolo que je vous propose maintenant d’écouter. Successivement : le réveil d’une ville et des musiques réalisées avec quelques uns des instruments qu’il a inventés.
Luigi Russolo
La dimension industrielle de ces instruments est évidente, flagrante : il s’agissait de faire de la musique avec les bruits de la ville, de la vie, de l’atelier. Russolo, dont on voit un tableau dans l’exposition, a d’ailleurs écrit un “Art des bruits”. Dans ce que nous venons d’entendre les instruments étaient présentés en eux-mêmes. Dans le morceau que je vous propose maintenant d’écouter, qui a été enregistré en 1924, ils sont intégrés dans un orchestre :
Serenade
Est-ce de la bonne, de la grande musique? Je n’en suis pas sûr. En l’absence de documents, tout ou presque de ce répertoire a, je l’ai dit, disparu, il est difficile de juger de la qualité de la production musicale futuriste, mais je ferai l’hypothèse que Russolo et ses amis s’intéressaient plus à l’application de théories qu’à la construction d’une oeuvre. C’est, en tout cas, le sentiment que donne cette exposition : beaucoup d’oeuvres, je pense, notamment à celles de Balla paraissent réalisées sous la dictée du théoricien du mouvement : Marinetti. Ce qui donne des peintures de qualité, Balla avait, je l’ai dit, manifestement du talent, mais pas forcément une oeuvre dont le développement demande un peu de constance.
On découvre à cette occasion les faiblesses de tous ces mouvements d’avant-garde qui se sont développées autour d’un manifeste. Appliquer à la lettre les idées de l’auteur du manifeste permet d’être le premier, mais ce n’est pas parce que l’on est le premier qu’on est le meilleur : une oeuvre d’art n’est pas un brevet.
L’autre inconvénient du manifeste est qu’il a une ambition qui ne se limite pas au monde de l’art. Il prétend parler de politique. Ce qui ne met pas son auteur et ceux qui le suivent à l’abri des erreurs historiques. En l’espèce, on le sait, les futuristes ont fait preuve de beaucoup d’indulgence à l’égard du fascisme. Il serait probablement plus exact de dire qu’ils ont partagé avec les fascistes un certain nombre d’enthousiasme, celui pour la modernité dont on parlait à l’instant, mais aussi celui pour la guerre. Marinetti écrit, dans le Premier Manifeste du Futurisme, une phrase sans équivoque : “Nous voulons glorifier la guerre, seule hygiène du monde, le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles Idées qui tuent et le mépris de la femme.” Mussolini ne disait pas pire. On retrouve cette fascination de la guerre dans de nombreuses oeuvres, dans un très beau tableau de Balla, les dangers de la guerre, grande toile abstraite de 1915, qui fait étrangement penser à des tableaux peints, quarante ans plus tard, au lendemain de la seconde guerre mondiale par des membres de l’école de Paris.
Les peintres futuristes ne sont pas les seuls à avoir traité de la guerre. Leurs amis musiciens ont également traité le sujet. On dispose de deux témoignages sonores. Le premier, La Guerra, trois danses pour orchestre, est une oeuvre de Pratella. Il s’agit de trois danses pièces en 1913 à la demande de Marinetti, successivement l’attente, la bataille, la victoire, qui présentent la guerre sous les couleurs aimables d’une chanson française qu’a également utilisée Debussy : Nos lauriers sont à couper. Je vous propose de l’écouter dans une version récente, elle date de 1978, enregistrée au piano par Daniel Lombardi.
La Guerra
Pratella a joué un rôle important dans le petit monde des futuristes. Il a écrit trois manifestes de musique futuristes dans les années 1910. Dans ces textes moins radicaux, moins modernes que celui de Russolo, il milite pour les rythmes irréguliers, l’atonalité. Il s’agissait, en fait, de transposer dans la musique la théorie des mots en liberté de Marinetti. Théorie dont je vous propose d’écouter une réalisation dans une oeuvre qui fait également référence à la guerre : la bataille d’Adrianopoli, à laquelle Marinetti a participé en Turquie, en 1912. Il s’agissait, je le rappelle, d’une bataille, à la frontière entre la Turquie et la Bulgarie pour l’indépendance de ce dernier pays dans ce que l’on a appelé la première guerre balkanique.
La bataille d’Adrianopoli
Les onomatopées sont là pour évoquer le bruit de la mitraille, celui des grenades et du canon. On retrouve ce thème guerrier dans bien d’autres oeuvres musicales futuristes et, notamment, dans le duel aérien de Luigi Grandi, une oeuvre pour orchestre dont nous entendrons une retranscription pour piano interprétée par Daniele Lombardi.
Aeroduello
J’ai parlé du manifeste fondateur, de Marinetti, mais il en a écrit bien d’autres et, notamment, en 1933, un manifeste pour la radio qu’il a aussitôt illustré d’une oeuvre radiophonique en cinq mouvements : un passage auditif, le drame de la distance, la bataille du rythme, la construction d’un silence… que je vous propose maintenant d’écouter et qui montre qu’il fut incontestablement un des premiers à s’intéresser aux possibilités de montage de sons qu’apporte la technologie.
J’invite les auditeurs à ne pas s’inquiéter s’ils n’entendent dans 6, 7 minutes en plein milieu de l’oeuvre à peu près rien, il y a dans cette pièce un long passage silencieux. Restez à l’écoute… Le silence, c’est aussi de la musique.
Cinque Sintesi radiofoniche
Il n’y a pas, dans cette exposition Italia Nova que les futuriste, on y retrouve beaucoup de peintres peu connus de ce coté-ci des Alpes qui ont contribué au retour du classicisme avec des oeuvres qui sont parfois, mais pas toujours, convaincantes. Le contraire aurait été surprenant, une place toute particulière est faite à Chirico, dont les oeuvres sont présentées dans deux salles éloignées, ce qui est dommage, on aurait mieux comprendre comment il est passé de la période métaphysique à sa période plus classique. Mais, pour être tout à fait juste, il faut ajouter que la confrontation de ses oeuvres avec celles de peintres de facture classique, comme Sironi dont les tableaux exposés, des portraits, montrent qu’il essayait de rendre une absence et un malaise qui relève de cette inquiétude existentielle qui a fait le succès de la première période de Chirico.
Toute une salle est consacrée à Morandi, un des très grands peintres italiens du siècle, un spécialiste des natures mortes, on sait qu’il n’a peint que cela toute sa vie. Les oeuvres présentées ne sont pas exceptionnelles et ne rendent certainement pas justice à cet immense artiste. L’une de ces toiles mérite cependant qu’on s’y attarde un instant : elle met en évidence la filiation métaphysique de Morandi. La présentation de cette salle fait, de manière très pertinente, allusion à la solitude de Morandi. Solitude qui n’est pas sans rappeler celle de cet autre très grand artiste italien, Scelsi, compositeur dont on n’a vraiment découvert la dimension qu’après sa mort même s’il connut, dans sa jeunesse, dans les années 20, un moment de gloire. Une de ses oeuvres fut même créée par Pierre Monteux à Paris. De manière assez significative, elle portait comme titre Rotative. “C’était, dit plus tard Scelsi, presque une gageure, une plaisanterie. Moi, je voulais l’appeler Coïtus Mechanicus! C’était de la musique… mécanique. On était à l’époque de Pacific 231 de Honegger et des Fonderies d’acier de Mossolov. En réalité, cela voulait vraiment être l’acte sexuel.”
Faute d’enregistrement, je ne vous ferai pas entendre ce coït mécanique, mais une oeuvre plus récente, qui date de 1962, un rituel pour les funérailles d’Alexandre le Grand. Nous entendrons cette piède dans une version révisée en 1988 par Aldo Brizzi dont Scelsi souhaitait qu’il passe pour l’auteur de cette pièce. On sait en effet qu’on lui a souvent reproché de travailler avec des copistes qui étaient plus que cela. En l’espèce, il souhaitait rendre hommage à son collaborateur. Voici donc ce rituel pour cinq instruments : saxophone, contrebasson, contrebasse et trois percussionnistes.
Riti : I funerali di Alessandro Magno
Cette exposition sur la peinture italienne de la première moitié du vingtième siècle s’achève sur la présentation de quelques oeuvres d’artiste de la fin des années 40 : Fontana, Manzoni et Burri. Peu de choses à dire sur cette présentation qui donne le sentiment d’avoir été bâclée : on s’était promis d’aller jusque dans les années 50, on a donc présenté quelques peintres qui ont commencé leur carrière au lendemain de la guerre. Mais puisque je me suis donné pour objectif d’accompagner aujourd’hui cette exposition sur le plan musical, je vous propose, pour la terminer, d’écouter une oeuvre d’un des compositeurs italiens les plus intéressants de cette période : Luigi Nono. Fragments, silence à Diotime, interprété par la quatuor La Salle. On est, vous l’entendrez, très loin de l’atmosphère, des préoccupations du futurisme.
Fragments, Silence, à Diotime
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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