émission du 10/09/07
Mythologies
Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui des oeuvres de Scelsi, Xenakis et François-Bernard Mâche.
Bonjour, le générique de cette émission est empruntée à une très belle pièce de Scelsi, Hyxos que je vous propose tout de suite d’écouter en son entier,
Hyxos
Le titre de cette pièce, Hyxos, est énigmatique, comme beaucoup d’autres de Scelsi. Elle renvoie, en fait, à l’Egypte ancienne. Les Hyksos étaient un peuple asiatique qui a envahi l’est de la vallée du Nil dans la lointaine antiquité, quelques 2000 ans avant notre ère et auquel des égyptologues ont attribué l’invention de l’alphabet phénicien, l’un des tous premiers alphabets
Cette thèse n’a pas été confirmée et d’autres hypothèses ont depuis été avancées. Mais que Scelsi ait choisi ce titre à cette oeuvre fait penser qu’il connaissait tout à la fois assez bien l’histoire de l’Egypte ancienne pour avoir entendu parler de ce peuple et qu’il a trouvé dans cette hypothèse un motif de les célébrer.
Nombre d’oeuvres de Scelsi portent ainsi des titres empruntés à des cultures lointaines tant dans l’espace que dans le temps. On pense à Aion ou Anahit.
Mais il n’est pas le seul. Bien d’autres compositeurs contemporains ont emprunté à l’antiquité, souvent la plus lointaine, leur inspiration. C’est un fait d’autant plus à souligner que la mythologie et le retour à l’antique se sont effacés de notre horizon. Si Racine ou Goethe pouvaient écrire des tragédies construites sur les mésaventures d’Iphigénie, on imagine mal un auteur contemporain faire de même. Et lorsque par hasard un cinéaste ou un auteur dramatique tente l’expérience, c’est le plus souvent raté. Je dis le plus souvent parce qu’il y a bien sûr des exceptions; Je pense notamment au beau film qu’Eric Rhomer a composé d’après Astrée, le roman fleuve d’Honoré d’Urfé, roman qui nous parle de berges et de druides et dont on n’aurait jamais pensé qu’il pu donner lieu à un beau film. Mais s’il est vrai qu’écrivans, cinéastes et peintres se méfient d’un retour à la mythologie qu’ils savent rarement heureux, ce n’est pas le cas des musiciens. Ce qui est en soi une énigme.
Pourquoi Xenakis, Pierre Henry ou François-Bernard Mâche, pour ne citer que ces quelques noms, ont-ils si souvent fait référence à l’antiquité? On peut penser que ce n’est pas forcément pour les mêmes motifs. Xenakis était on le sait grec et donner à ses oeuvres des titres qui renvoient à l’antiquité aurait pu être une manière de se raccrocher au delà d’une histoire récente aux grandes heures de la civilisation grecque. Mais, il y avait bien plus. Il a écrit de nombreuses oeuvres construites sur des textes de l’antiquité. Notamment des oeuvres chorales, comme A Colone, Knephas, Medea ou Serment construit d’après le serment d’Hippocrate.
Serment
Serment a été composé en 1981, le compositeur était alors au sommet de sa gloire, à la demande de la Société internationale de chirurgie cardio-vasculaire. Le choix du texte d’Hippocrate s’imposait donc. C’était comme un clin d’oeil au public qui a sans doute été surpris d’entendre une oeuvre qui n’a rien de chirurgical ni de cardio-vasculaire et qui ressemble beaucoup plus à ce que composait Xenakis par ailleurs qu’à tout autre chose.
Medea est une oeuvre plus ancienne, puisqu’elle date de 1967, que Xenakis a écrite d’après le texte d’une tragédie de Sénèque. Il l’a fait sur la recommandation, à la demande de Jean-Louis Barrault qui cherchait une musique pour accompagner cette pièce qu’il envisageait de monter. Cette commande a permis à Xenakis de réfléchir et travailler à la diction du latin, à la manière dont on peut rendre à une langue sa voix, surtout le texte que l’on utilise pour ce faire est tragique. Le résultat est impressionnant.
Medea
L’oeuvre que nous venons d’entendre donne quelques indications sur ce qui peut attirer un compositeur sur des textes ou des mythes anciens. Ils lui offrent la possibilité de créer une musique de foule, d’introduire la foule, le spectacle au coeur même de l’oeuvre musicale, avec ces choeurs qui se répondent, se renvoient l’un à l’autre, creusant au sein de l’oeuvre un espace comme un trou béant tout à fait impressionnant.
La mythologie leur offre également des histoires, le plus souvent tragiques, qui touchent au coeur nos tabous. Les héros violent souvent les règles ou sont pris, tels les personnages de Racine, dans de telles situations qu’ils ne peuvent en sortir qu’en innovant. Et cela n’est pas sans rappeler la situation des compositeurs qui veulent innover et qui doivent, pour cela, rompre avec le passé, se défaire des règles ,des pratiques les plus communes.
Les mythes anciens présentent, pour le musicien, cet autre avantage, de ne pas les contraindre. Ils n’ont pas comme les écrivains l’obligation de les réécrire, de les réinterpréter. Il leur suffit de les utiliser comme un fond sémantique, comme une atmosphère d’émotion, comme un décor pour leurs recherches formelles.
Le travail sur des langues anciennes peut également leur donner l’occasion de rechercher la musique d’une langue oubliée, perdue. C’est un travail qu’a souvent fait François-Bernard Mâche qui est à ma connaissance le seul compositeur à avoir lié l’écriture musicale à la recherche archéologique et notamment à la recomposition de langues disparues, via le média musical.
Khnoum que nous allons maintenant entendre renvoie comme l’Hysox de Scelsi à l’Egypte la plus ancienne. “Khnoum (le maître de l'eau fraîche) est, et je cite là la notice de Wiklipedia, le dieu des cataractes et puissance créatrice dans la mythologie égyptienne. Il contrôlait la crue du Nil en ouvrant, à Éléphantine, la caverne de Hapy dans laquelle se trouvait l'Inondation. Il joue là un rôle majeur dans le quotidien des Égyptiens, préservant le peuple de la famine.
Démiurge qui modela l'œuf de la création, dans le mystère de la naissance divine, il modela également l'enfant-roi. Khnoum forme ses créations sur son tour de potier avec le limon du Nil, pour leur donner vie et façonner leurs Ka.
Il est représenté sous les traits d'un homme à tête de bélier, parfois surmontée d'une cruche, tenant la croix ansée (ankh) dans la main.
Khnoum était particulièrement adoré à Éléphantine et Esna. Un temple lui était également dédié sur l'île de Philaé. On le retrouve dans une dizaine de villes d'Égypte sous des formes variées.”
François-Bernard Mâche a dédié cette oeuvre écrite en 1990 à sa fille Danaé, que Zeus a, on le sait, séduit avec une pluie de pièces d’or. On peut imaginer, et c’est l’une des forces de la mythologie, qu’il ait voulu en donnant ce nom à cette oeuvre faire comme un clin d’oeil et nous dire à tous que sa fille a le caractère déterminé, volontaire, impulsif d’un bélier. Ce n’est, bien sûr, pas ce qu’il dit dans ses textes où il insiste sur une dimension sonore, peut-être plus pertinente pour le musicien : “Son nom sonne comme une onomatopée percussive, et c’est une des raisons qui me l’ont fait choisir, en plus d’un intérêt permanent pour toutes les mythologies.” On ne sera donc pas surpris d’entendre une oeuvre pour percussions et échantillonneur. La voici interprétée par les Percussions de Strasbourg.
Khnoum