émission du 3/7/06
 
Catalogue d’oiseaux
 
Compositeur
Oeuvre
Disque
Durée
Scelsi
Hyxos
 
Générique
Messiaen
Le Chocard des Alpes
Cd1, 1
8’41
“”
Le loriot
Cd1, 2
8’34
“”
La chouette hulotte
Cd1, 5
7’41
“”
La bouscarle
 Cd2, 3
11’46
“”
Le merle de roche
Cd2,4
17’02
 
Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui des oeuvres d’Olivier Messiaen
Bonjour,
C’est l’été. Et avec l’été, reviennent les vacances, la redécouverte annuelle de la nature et pour quelques uns d’entre nous au moins de la campagne avec ces oiseaux. On trouve dans plusieurs oeuvres musicales des allusions au chant des oiseaux. Mais jamais compositeur n’était jamais allé aussi loin qu’Olivier Messiaen qui dans les années 40, à son retour de captivité, a suivi une véritable formation d’ornithologue, discipline dont il devint un véritable spécialiste au point d’être capable, à la fin de sa vie, de reconnaître les chants de plusieurs centaines d’oiseaux. Un peu comme, dans un registre voisin, John Cage était devenu à la fin de sa vie un véritable spécialiste des champignons.
Il y a, cependant, entre les oiseaux et les champignons une différences fondamentale. Les premiers chantent, les seconds sont silencieux. Et pendant des années Olivier Messiaen est parti se promener à la campagne pour prendre ces chants sous la dictée des oiseaux, un peu comme l’on exécute, dans les classes de musique, des dictées musicales ou, exemple plus pertinent, comme les ethnomusicologues écrivent les musiques des peuples qu’ils observent leur dictent. Il l’a fait pendant la guerre, dans une période très particulière, très difficile où il fallait trouver en soi les moyens de résister à l’oppression. Ce retour à la nature de Messiaen, au silence des hommes n’est pas sans évoquer celui, à la même époque, de Francis Ponge, qui essayait dans ses poémes de saisir la nature dans sa simplicité, dans une tentative désespérée d’échapper à la folie des hommes.
Une dizaine d’années plus tard, de 1956 à 1958, Olivier Messiaen s’est attaché à transposer les chants qu’il avait collectés dans ce qu’il a appelé le catalogue d’oiseaux. Je dis transposé parce qu’il a adapté ces chants à notre oreille, à notre rythme biologique, ce qui l’a notamment amené à transposer dans octaves beaucoup plus bas et à ralentir considérablement le tempo. Ce faisant, le compositeur a pris le pas sur l’ornithologue. Ce que l’on regrettera d’autant moins que nous disposons aujourd’hui d’outils, magnétophones et enregistreurs de toutes sortes, qui nous permettent de garder un témoignage fidèle du chant de ces oiseaux.
Ce catalogue comprend 13 pièces organisées en 7 livres. La plus courte de ces pièces dure 4’, la plus longue, une trentaine. On dira que c’est un peu long pour des chants d’oiseau. C’est vrai, mais c’est que Messiaen ne nous fait pas entendre que des oiseaux, il met ces chants en situation, il évoque les paysages dans lesquels ils évoluent, comme dans la première pièce du premier livre, Le chocard des Alpes que l’on n’entend qu’après avoir longuement marché dans la montagne. Voici ce chocard, en latin Coracia Graculus interprété par Anatol Ugorsky.
Le chocard des Alpes
Il faut tendre l’oreille pour entendre le chant d’oiseau perdu au milieu de toutes ces dissonances, de ces  passages sériels, de ces allusions à la musique indienne. Si Messiaen a fait oeuvre d’ethnomusicologue, on retrouve surtout dans ce catalogue d’oiseaux le compositeur.
Le fait même d’avoir choisi un titre qui renvoie à la classification scientifique a un effet étrange. Il guide l’auditeur dans son écoute, l’amène à attendre, à rechercher ces chants d’oiseau et à organiser toute l’oeuvre autour. Que peuvent donc être ces parties qui ne sont manifestement pas tirées des chants d’oiseaux? D’où viennent-elles? Quel rôle jouent-elles? La volonté de représenter la nature étant, dés le titre, affichée, que représentent-elles? Les paysages dans lesquels vivent ces oiseaux? C’est ce que suggère le musicologue Harry Halbreich lorsqu’il écrit à propos de ce Chocard des Alpes que nous venons d’entendre : “Les trois parties sont réservées à l’évocation de formidables paysages minéraux et glacés.” Mais est-ce bien de cela qu’il s’agit? Cette musique est-elle descriptive? Je n’en suis pas, pour ma part, convaincu. Je dirais plutôt que ces différentes pièces exploitent des styles musicaux, des références musicales très variées, qu’elles sont des exercices autour des chants d’oiseaux. Aux dissonances du Chocard que nous venons d’entendre succèdent les accords parfaits du loriot que je vous propose tout de suite d’écouter dans l’interprétation d’Anatol Ugorsky.
Le loriot
Les accords parfaits que l’on entend dans cette pièce ont souvent gêné les amateurs de musique contemporaine qui y ont vu une sorte de retour en arrière. En fait, il semble que Messiaen ait voulu, dans ce catalogue superposer ou, plutôt, juxtaposer plusieurs langages, celui des oiseaux, un langage tonal, un langage atonal… Ce qui explique que ces pièces puissent être si différentes les unes des autres.
La Chouette hulotte que nous allons maintenant entendre est très différente du Chocard et du loriot. Cette chouette est un animal nocturne, inquiétant. Il était assez logique que Messiaen ait choisi de la traiter sous la forme du nocturne que Chopin et Liszt ont si souvent utilisée. Ce nocturne est cependant plus  ténébreux, inquiétant, violent que celui de ses prédécesseurs romantiques.
La Chouette hulotte
Je disais il y a quelques minutes que le titre incitait l’auditeur à rechercher le chant des oiseaux. Et, du même coup, tout l’oeuvre se réorganise autour de ce chant qui se fait attendre. Ce qui peut donner le sentiment que la pièce manque de densité, de concentration. On a parfois le sentiment que le compositeur a été partagé entre le naturalisme, sa volonté descriptive et sa volonté musicale. Mais je me demande si cela ne vient pas tout simplement de ce que l’on est à la recherche de ces chants d’oiseau. Si on les oublie, si on se contente d’écouter sans a priori, le résultat est tout différent, sans doute plus intéressant en ce qu’il met mieux en valeur la richesse de ces pièces. C’est ce que je vous propose de faire avec la Bouscarle, une pièce qui évoque un oiseau que l’on trouve sur les bords de la Charente.
La Bouscarle
On retrouve une atmosphère plus sombre, plus rugueuse, plus minérale dans le Merle de roche, une pièce impressionnante, trouée de silences, l’une des plus belles sans doute du recueil, l’une des plus travaillées aussi avec ses permutations, ses alternances de chants d’oiseaux et de durées chromatiques.
Le Merle de roche
 
 
 
 
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