émission du 5/03/07
Musiques plaisantes
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Short ride in a fast machine
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Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui des oeuvres de John Adams, Cornelius Cardew, Brice Pauset, Gérard Pesson et Henri Pousseur.
Bonjour,
La musique contemporaine est, dit-on, difficile, incompréhensible, inaudible. Je ne suis pas sûr que la musique de Mozart ou celle de Beethoven soient plus compréhensibles, je ne suis même pas sûr que la musique relève de la compréhension au sens où l’on comprend un raisonnement mathématique ou un texte écrit dans une langue étrangère. Mais par là, on veut naturellement dure que cette musique échappe aux canons classiques, à ce que nous avons appris à reconnaître comme de la musique.
Cette critique est injuste, voire même incompréhensible au sens propre pour qui écoute beaucoup de musique contemporaine. S’il est vrai que dans les années 50, les compositeurs ont demandé à leur public de faire l’apprentissage d’une nouvelle manière d’écouter la musique, s’il est vrai qu’ils leur ont demandé de prendre pour musique ce que l’on considérait, auparavant, comme du bruit, leurs héritiers sont beaucoup moins exigeants.
Des pans entiers de la musique qui s’écrit aujourd’hui est, comment dire? plaisante, facile. Qui sera choqué, surpris, étonné en écoutant ce Short ride in a fast machine que John Adams écrivit en 1986?
Short ride in a fast machine
Cette musique est incontestablement savante et une oreille exercée y reconnaîtra des allusions à la musique minimaliste et répétitive, le professionnel s’amusera de voir un orchestre symphonique mis au service d’une cadence de quelques minutes, mais difficile d’y voir une musique difficile, gênante. C’est, du reste, une pièce très populaire dont le coté entraînant, stimulant n’est pas sans évoquer le Boléro de Ravel. On peut, d’ailleurs, penser que le compositeur avait en mémoire l’incroyable réussite de cette pièce lorsqu’il a composé ce morceau.
C’est dans les années 70 que John Adams a entrepris sa longue marche vers une musique plus… plaisante. À peu près à la même époque, en Grande-Bretagne, un autre compositeur connu pour ses travaux d’avant-garde très radicaux, Cornelius Cardew entamait lui aussi un retour à une musique tonale, plus conventionnelle. Il le fit, lui, pour des motifs politiques. Cardew était un militant d’extrême-gauche, dirigeant d’une organisation maoïste, et il souhaitait mettre en accord ses idées et sa pratique, créer une musique pour le peuple, pour le prolétariat. D’où des pièces qui s’inspirent directement de chants populaires ou d’événements révolutionnaires, comme ces variations Thälman écrites en 1974 pour fêter le trentième anniversaire de la mort de Ernst Thälman, le secrétaire général du Pari communiste allemand assassiné par les nazis en 1944, variations composées à partir d’un chant militant populaire en Allemagne. Voici la dernière partie de cette pièce interprétée au piano par Frederic Rzewski.
Thälman Variations
Cette musique est bien écrite, subtile et plutôt convaincante, elle est travaillée et fait appel à une véritable réflexion sur la composition et le matériau sonore, mais, il faut bien le reconnaître, elle ne demande pas beaucoup d’effort à l’auditeur paresseux. Je dirai même, qu’à l’inverse de ce qui se passe avec la musique plus difficile des années 50, elle favorise la paresse. Cela se laisse écouter sans efforts. Est-ce que cela a convaincu les travailleurs de se rendre en masse au concert? Je n’en ai pas l’impression. Il est vrai que l’expérience de Cornelius Cardew a été rapidement interrompue puisqu’il est mort en 1981 dans un accident de voiture jamais élucidé.
Si la démarche de Cardew fut radicale, celle de John Adams fut plus longue, plus sinueuse. Il commença par des pièces minimalistes qui se situaient tout à la fois en rupture contre la tradition sérielle dominante à l’époque et en révolte contre l’Europe - il a, comme d’autres, fui l’Est trop européen pour aller travailler à San Francisco, ville jugée alors plus américaine. Au premier abord, ces pièces peuvent paraître un peu rébarbatives et ennuyeuses. En fait, elles ont contribué à renouveler l’écoute musicale, parce qu’elles paraissaient répétitives, qu’elles étaient souvent planantes, elles ont amené l’auditeur à écouter la musique d’une manière plus décontractée, plus relaxe… comme dans cette belle pièce de 1977, China Gate, que nous allons entendre interprétée par Ralph van Raat au piano.
China Gates
Là encore, nous avons une musique très écrite, très subtile, qui peut s’écouter de plusieurs manières mais dont aucune ne met l’auditeur mal l’aise. En fait, tout se passe comme si l’auditeur pouvait régler son écoute, la qualité de son attention, le niveau qu’il souhaite mettre en avant un peu comme l’on peut régler son viseur lorsque l’on fait de la photographie. Avec cette musique, Adams s’est réconcilié avec un public auquel iI a ensuite proposé des oeuvres empruntant à la tonalité, voire même à la musique romantique.
Travailler pour le théâtre a aidé beaucoup Adams dans ce parcours vers la reconquête du public. Je pense notamment aux musiques qu’il a écrites pour la scène comme Nixon in China. On retrouve une démarche voisine chez des compositeurs européens, je pense à Pousseur qui s’est exercé à retrouver la mélodie dans des pièces d’écriture sérielle. Henri Pousseur a beaucoup travaillé avec Michel Butor. C’est à partir de texte de cet écrivain et de Charles Baudelaire qu’il a composé cette cantate : Traverser la forêt dont voici un extrait : Venez beau lys d’Orient, interprété par Marianne Pousseur.
Venez beau lys d’orient
On reconnaît dans cette pièce la tradition du mélodrame, ces pièces dans lesquelles une voix parlée raconte un récit sur un fond musical, on y reconnaît la tradition de la mélodie française dans cet air de soprano qui ne peut que séduire les amateurs d’art lyrique.
Gérard Pesson a lui aussi retrouvé le goût, le ton du mélodrame et la mélodie française, ce qui lui a permis de composer une musique que l’on peut également qualifier de très plaisante, sans que ceci soit le moins du monde péjoratif.
Né en 1958, élève d’Ivo Malec et Betsy Jolas, Pesson a composé une très belle pièce, une sorte de récit musical, Forever Valley, qui mêle voix parlée, comme dans le mélodrame et voix chantée comme dans les mélodies de Fauré ou Alkan. Il s’agit d’une musique très subtile, très délicate, qui rappelle par certains cotés celle de Claude Vivier, ce compositeur canadien dont je vous parlais il y a une quinzaine de jours, et par d’autres, celle de Debussy.
Forever Valley a été composé sur un texte de Marie Redonnet, écrivain que l’on connaît pour ses textes à l’écriture si particulière, sans descriptions mais nourri d’un travail poétique de la langue, par poétique, j’entends une préoccupation toute particulière pour la matière sonore des mots. Voici donc successivement Le hameau, le dancing, visite à Massi, projet personnel et une semaine pour tout apprendre.
Forever Valley
Comment, là encore, dire de cette musique qu’elle est difficile? Ce qui ne signifie pas qu’elle ait plus rencontré son public que celle des compositeurs post-sériels des années 70. Ce qui me fait penser que ce n’est pas seulement la difficulté de certaines musiques contemporaines qui explique le refus du public. Ce sont probablement d’autres facteurs. Après tout dans les années 50 et 60, le Domaine Musical qui diffusait les musiques dodécaphoniques les plus difficiles faisait chaque mois salle comble. Des analyses sociologiques montreraient sans doute ce que la désaffection du public doit à l’abondance de l’offre, il n’y a pas de soir où il n’y ait un concert de musique contemporaine à Paris, et à l’absence de débats, de polémiques, de disputes de toutes sortes qui obligeaient l’amateur cultivé à prendre position. Il y avait dans les années 50 et 60 chez les abonnés du Domaine Musical un coté militant qui a complètement disparu. À force de suspendre son jugement de peur de passer pour un imbécile ou un cuistre et de se comporter en conservateur de musée pour lequel tout est, par définition, “intéressant” (c’est son métier que de conserver), on a tué le public et laissé aux seules forces du marketing (quai inexistantes dans le domaine qui nous intéresse) le soin de faire sélection et tri.
On dit souvent que c’est le désir d’avoir un public plus vaste qui incite les compositeurs contemporains à renouer avec la tradition, je ne crois pas que ce soit vrai. Cette tendance que l’on rencontre chez un nombre croissant de compositeurs, chez Brice Pauset, par exemple, qui signale, jusque dans le titre de ses oeuvres cette tentation, comme dans ces préludes pour clavecin, avec lesquels je vous propose de terminer cette émission, obéit à d’autres logiques sur lesquelles nous reviendrons longuement la semaine prochaine avec une de ses spécialistes de cet instrument, Emmanuelle Tat..
Préludes