émission du /10/06
La voix, la poésie
Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui des oeuvres de Ligeti, Pierre Henry, François-Bernard Mâche, Seclsi et Michael Jarrell.
Bonjour,
J’ai la semaine dernière tenté d’explorer les relations que les musiciens pouvaient entretenir avec des peintres, ce qui nous a amené à parler de Léger, De Kooning et Rothko. Je voudrais aujourd’hui, aborder une question infiniment plus difficile, délicate, complexe, celle des relations que poètes et musiciens peuvent entretenir.
On sait que la musique contemporaine, depuis Debussy, mais surtout depuis Boulez, a fait de la voix un instrument au même titre que n’importe quel autre. Un instrument particulièrement riche et complexe, puissant, attachant et flexible.
Cette manière d’envisager la voix comme un instrument est parfois prise à la lettre, comme dans Manto per quattro de Scelsi, une version pour 4 instrumentistes, dont une voix, d’une pièce écrite pour alto seul. Les instruments sont, outre la voix, la flûte, le trombone et le violoncelle. La voix que nous entendrons ici est celle de Michiko Hirayama.
Manto per quattro
On peut tout faire ou presque avec la voix, la traiter comme un objet abstrait, comme fait Ligeti dans Aventures, Nouvelles aventures, une pièce qui date du tout début des années 60 où l’on retrouve cris, souffles, syllabes… ce qui renvoie la voix au corps, à cette machine pneumatique qui nous permet d’émettre bruits et sons. Dans cette pièce comme dans toutes celles qui font, d’une manière ou de l’autre, appel au corps, l’émotion est présente, comme si ce traitement très particulier de la voix créait comme une sorte de sympathie chez l’auditeur qui participe aux efforts, à la souffrance de l’interprète alors même que le texte est absent, que la voix est, comme je le disais à l’instant, un objet abstrait.
Voici donc Aventures, nouvelles aventures de Gyorgi Ligeti pour trois chanteurs et sept instruments, interprétée par le Schönberg ensemble.
Aventures, nouvelles aventures
Si dans l’oeuvre de Ligeti que nous venons d’entendre, la voix est ramenée au cri, à la musique, elle est chez Pierre Henry transformée en matériau que le musicien manipule, travaille, transforme. Celui que Pierre Henry exploite dans Granulométrie est très particulier. Il s’agit d’une improvisation du poète lettriste François Dufrène qu’il a enregistrée et qu’il s’est appropriée, un peu comme les peintres affichiste, Villeglé, Hains, Rotella ou Dufrène lui-même, pouvaient s’approprier des fragments d’images produites par d’autres. On retrouve dans cette pièce des souffles, borborigmes, mais la démarche est, on va le voir, toute différente de celle de Ligeti.
Granulométrie
Comme Pierre Henry, François Bernard Mâche a beaucoup composé de musique concrète, électro- acoustique. Il s’est lui aussi intéressé au traitement de la voix, mais j’ai choisi de vous faire entendre cet après-midi une oeuvre qui joue plus sur la langue que sur la voix. Il s’agit de Kengir, une oeuvre 1991, que François-Bernard Mâche a composée à partir de poèmes sumériens. Dans l’extrait que je vous propose, la première partie d’une oeuvre qui en compte 5, la voix chante le texte de telle manière que nous pourrions parfaitement le comprendre si nous parlions le sumérien. Or, ce n’est le cas de personne. L’auditeur reconnaît une langue, à la manière dont la parole est articulée, dont les syllabes se suivent et s’organisent, mais c’est une langue amputée, qui parle, non pas pour ne rien dire, mais pour dire des choses que personne ne peut entendre. Il s’agit en fait d’un poème d’amour, un des premiers poèmes d’amour jamais écrit dont la notice qui accompagne le disque nous donne la traduction.
C’est cette langue disparue que le compositeur réveille avec beaucoup de délicatesse mais qu’il ne réussit, malgré ces traductions, qu’à nous rendre à demi, comme si malgré tous les efforts de l’ethno-musicologue, une langue perdue ne pouvait jamais être complètement retrouvée.
Inanna
En nous donnant à entendre un texte incompréhensible, François-Bernard Mâche nous renvoie à une langue amputée. Beaucoup de compositeurs ont travaillé à partir de textes poétiques accessibles au plus grand nombre, disponibles en librairie et connus du public cultivé. Je pense au Marteau sans maître de Pierre Boulez d’après des textes de René Char et on sait combien Mallarmé a inspiré de musiciens. Le traitement du texte poétique par les musiciens mériterait de très longs développements, qui pourraient faire, qui feront sans doute, l’objet d’autres émissions. Je me contenterai pour terminer cette émission d’une remarque sur les choix des compositeurs. Si l’on s’amusait à faire un palmarès des poètes qu’ils ont retenus, on découvrirait un étrange paysage, avec des poètes très présents comme René Char, Mallarmé… souvent sollicités par les compositeurs de musique savante, d’autres, comme Eluard, Aragon, Queneau, Victor Hugo… souvent mis en musique par des chanteurs populaires, et d’autres encore, comme André Breton, qui ont été très rarement mis en musique. Il est vrai que Breton n’était guère musicien et ne s’en est jamais caché, “Que la nuit continue donc à tomber sur l’orchestre”, écrivait-il en 1925, mais cela n’explique pas cette absence qui tient plus probablement à son écriture, à une écriture poétique qui vaut plus par la puissance des images qu’elle convoque que par la force de sa batterie verbale. Le compositeur belge André Souris, qui a appartenu au groupe surréaliste belge et qui a joué dans les années 30 devant André Breton raconte qu’il était absolument insensible aux rapports entre les sons. Et cela s’entend dans sa poésie.
A contrario, on remarquera que les compositeurs ont une tendresse toute particulière pour les poètes qui s’imposent des contraintes extrêmement fortes, manipulent les sons de la langue, jouent de ces sonorités et écrivent une poésie énigmatique, je veux dire par là une poésie dont le lecteur ne saisit pas au premier abord le sens, dont le lecteur se trouve comme en apesanteur, pris dans une sorte de nuage de signifiés flottants qui les laisse plus libres de composer.
On aura bien sûr reconnu dans cette description les poètes symbolistes, Mallarmé, mais aussi, à une autre époque et dans une autre langue, le poète baroque espagnol Gongora que Michaël Jarrell a mis en musique dans une très belle pièce avec laquelle je vous propose de terminer cette émission : Eco IIb
Eco IIb