émission du 26/06/06
Poésie sonore
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Quatro tempo du trio prosodico
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
D’Isidore Isou à Isidore Ducasse
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Anthologie, 2 à partir de 5’73
|
|
Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui des oeuvres de plusieurs poêtes sonores
Bonjour,
Il y avait la semaine dernière, comme chaque année en cette même saison, place Saint-Sulpice un marché de la poésie qui donne l’occasion de se promener entre des stands d’éditeurs dont on voit rarement les livres en libraire, l’occasion de faire des découvertes de toutes sortes et, pour l’amateur de poésie sonore que je suis, de croiser Jacques Donguy et quelques uns de ceux qui se battent pour mieux faire connaître un genre dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est méconnu.
Genre ancien, cependant, puisque né dans les années 60, à Paris, notamment, autour d’Henri Chopin et de quelques autres, comme François Dufrêne qui venait du lettrisme, mouvement lancé au lendemain de la guerre par Isidore Isou, et Bernard Heidsieck. J’ai déjà fait entendre dans cette émission des oeuvres de ces différents poètes et j’aimerais aujourd’hui vous faire entendre quelques uns de ceux que j’ai découverts à l’occasion de cette promenade entre les stands du marché de la poésie.
Je commencera par le plus connu, sans doute, de tous, au moins de l’autre coté de l’Atlantique : Robert Lax. Né en 1915, mort en 1999, personnage étrange qui a connu Jack Kerouac à New-York, qui a vécu toute sa vie en ermite sur une une île grecque, sur lequel courent de nombreuses légendes. On raconte notamment qu’il était très distrait, maladroit et naïf, au point de passer plusieurs jours dans un bordel parisien avant de découvrir que les jeunes femmes un peu déshabillées qu’il y croisait n’était pas seulement là pour le plaisir des yeux.
Dans une tradition courante aux Etats-Unis, comme en Russie, Robert Lax lisait régulièrement ses poèmes. Je vous propose d’en écouter un bien dans sa manière minimaliste : A black and white poem. Ce poème, enregistré à Patmos, en Grèce donc, date de 1983 :
A black and white poem
Je parlais à l’instant de minimalisme. Je pensais à la manière dont un certain nombre de compositeurs entendent ce mot. Notamment à Tom Jhonson, un américain de Paris que j’ai reçu ici il y a quelques mois, et auquel j’ai immédiatement pensé en écoutant ce poème. Le rapprochement est moins fortuit qu’on pourrait le penser puisque le poème que nous venons d’entendre a été donné sous forme d’oratorio, c’est-à-dire d’oeuvre musicale, dans un festival où l’on pouvait par ailleurs entendre des pièces de Tom Johnson et où l’on pouvait voir des oeuvres qui traversaient la frontière entre la salle de concert et la galerie d’art.
J’ajouterai que Tom Johsnon a, lui-même, composé des poèmes sonores avant de devenir musicien. Mais puisque je parle de Tom Johnson, je vous propose d’écouter un extrait d’une de ses oeuvres pour orgue : Orgue et silence. Le mot silence fait dans cette oeuvre allusion à la pièce éponyme de Cage, mais je vous propose d’en écouter tout de suite un fragment dans l’interprétation qu’en donne Wesley Roberts. Il y a de longues plages de silence. N’en soyez pas inquiet. C’est l’oeuvre qui le veut.
Organ and silence
Mais après ce détour par la musique revenons à la poésie sonore avec, cette fois-ci, une oeuvre d’un poète italien qui pratique lui aussi le minimalisme : Arrigo Lora-Totino. Comme beaucoup de poètes sonores, je devrais dire comme la majorité des poètes de sa génération, il est né en 1928, il utilise le magnétophone et les possibilités qu’il donne de manipuler et monter le son pour construire ses oeuvres qui travaillent, comme celles de Tom Johnson, la répétition, les différences… de manière très subtile.
Je vous propose d’écouter tout de suite, l’une de ses pièces qui date de 1976 : Chiacchere
Chiacchere
Plus complexe, plus surprenante parce que moins systématique est cette Poesia tra parentesi, qui date de 1978, où l’on va retrouver des sons de bouche, claquements de langue, grognements, souffle que les poètes ultra-lettristes, comme Gil Wolman, et les musiciens ont beaucoup utilisés et qui créent toujours une atmosphère puissante qui tient sans doute à la présence du corps, qui s’impose, un peu à la manière de ces artistes qui pratiquent des performances, mais qui tient peut-être aussi à cette hésitation permanente de l’auditeur qui ne sait si c’est de la musique ou de la poésie. Ce pourrait être l’un ou l’autre tant il y a dans cette pièce une véritable construction musicale. Poésie? Musique? En fait, cela dépend de ce qu’a choisi l’auteur. Il nous dit que c’est de la poésie, c’en est donc.
Poesia tra parentesi
L’atmosphère de la pièce que nous venons d’entendre est très éloignée de celle des pièces de Gil Wolman, plus tragique, il y a ici quelque chose de presque lyrique. La pièce que je vous propose maintenant d’entendre approfondit cet étrange entre-deux entre poésie et musique. Il s’agit d’une analyse des quantités des prosodies hélléniques et latines rendues avec seulement trois mots : si, toujours court, se, long et no court ou long. J’ajouterai que cette pièce me rappelle un professeur de latin qui avait inventé un petit poème du même genre pour nous faire entendre la différence entre les dactyles et les spondées qu’il désespérait de nous faire comprendre.
Quarto tempo du trio prosedico n°2
D’autres pièces d’Arrigo Lora-Totino flirtent plutôt avec l’humour. Je pense à cet Hommage à Cambrone qui date de 1980 et qui me fait penser que le général est connu pour les mêmes motifs en Italie et en France.
Omaggio a Cambrone
L’une des choses les plus troublantes avec cette poésie sonore est qu’alors même qu’elle a fait son deuil du signifié, du sens, elle ne réussit pas à effacer complètement la langue d’origine de l’auteur. Les poèmes que nous venons d’entendre venaient évidemment d’Italie. Ceux d’Isou, poète français né en Roumanie en 1926, sont riches de références à ses deux cultures, comme dans cet hommage à Isidore Ducasse que je vous propose d’écouter dans l’un des rares enregistrements que l’on possède de lectures en public de l’auteur. Il s’agit, ici, d’une lecture donnée salle Gaveau en 1967.
D’Isidore Isou à Isidore Ducasse
Je disais à l’instant que les poètes n’effaçaient pas leur langue d’origine. En voici un nouvel exemple, un poème de Takako Hasekura, un poete concret japonais dont voici une oeuvre de 1994 : Noto Awa ura Hoka
Noto Awa Ura Hoka
Tous les auteurs que je viens de citer sont nés avant guerre ou au tout début de celle-ci. Le plus jeune, Takako Hasekura, est né en 1940. Une nouvelle génération a pris le relais. Certains, comme Emmanuel Miéville, né en ont été formés aux techniques de la musique concrète. D’autres, comme Jérôme Game, né en 1971, s’inscrit dans une tradition différente, j’ai presque envie de dire plus littéraire. Si ses oeuvres rappellent celles de Bernard Heidsieck, elles se situent plutôt dans la tradition du montage et du collage, que l’on trouve chez Bryon Gysin, mais aussi chez Maurice Roche, qui avaait été lui-même musicien avant de devenir romancier, et surtout James Joyce dans Finnegan’s Wake.
Toutes ces références ne doivent pas masquer l’originalité du projet de Jérôme Game qui travaillent sur les langues, sur le mélange des langues, du français et de l’anglais, mais aussi des différentes langues que nous parlons : langue administrative, langue technique, langue savante, langue d’affaires, langue du psychologue… les coupures systématiques, la concaténation de fragments de phrases de discours que l’on reconnaît à presque rien, quelques syllabes, parfois à peine une ou deux, pourrait faire sourire. Mais ce n’est manifestement pas le projet de Jérôme Game, ce n’est pas ainsi en tout cas que j’écoute ces oeuvres qui me paraissent être une réflexion sur ces bouts de phrase tout faits qui encombrent nos discours. Nous avons l’impression de dire des choses originales, intéressantes, toujours différentes et, en fait, nous ne faisons que monter, assembler des briques que nous avons saisies ici ou là. Voici donc un extrait d’une des oeuvres de Jérôme Game sans violence qui sont d’une formidable violence polémique.
Sense high/sense low