émission du 02/04/07
 
La radio contre le concert
 
Compositeur
Oeuvre
Disque
Durée
Scelsi
Hyxos
 
Générique
Christine Groult
Pierres cantabiles
Groult, 1
9’54
La Pieuvre
Ether
Pieuvre,D2, 1
16’58
Gloria Coates
Quatuor à cordes, n°6
Coates, 5 à 7
22’13
 
Dissonances, une émission de Bernard Girard consacrée à la musique contemporaine avec aujourd’hui des oeuvres de Christine Groult, de LaPieuvre et de Gloria Coates.
Bonjour,
Les amateurs de musique contemporaine peuvent aujourd’hui satisfaire leur vice en nous écoutant, en écoutant les quelques émissions qui sur d’autres radios traitent de musique contemporaine, en allant au concert, et Dieu sait s’ils sont nombreux dans la région parisienne, mais aussi, de manière plus insolite mais peut-être plus pédagogique en allant sur internet.
On trouve en effet, sur le site de l’INA, quelques émissions réalisées à la fin des années 50 par l’équipe du groupe de recherche de la RTF, je veux dire Pierre Schaeffer et ses collaborateurs. Et comme c’est dans ce centre de recherche qu’a été inventée la musique concrète, la musique des bruits, il est intéressant de retrouver ces émissions, légèrement démodées, qui nous parlent de l’avant-garde à l’époque où elle se faisait encore.
Je pense notamment à une série de 10 émissions diffusées pendant l’été 1959, Expérience musicale, dont le premier numéro, La musique et le bruit ou le retour aux sources, est un entretien entre Pierre Schaeffer et une comédienne et danseuse aujourd’hui un peu oubliée, Cécile Barras.
Je disais à l’instant que ces émissions étaient un peu démodées, leur forme est effectivement désuète, les deux intervenants lisent un texte écrit et cela s’entend, mais le fond est intéressant. On trouve notamment dans cette première émission une réflexion sur le concert et la radio, une comparaison de l’un et de l’autre qui méritent, je crois qu’on s’y attarde un instant.
Interrogé sur ce qui différence la radio, pour laquelle il travaille, du concert, Pierre Schaeffer répond qu’il faut, au concert, donner à voir. Ce qui pose, évidemment problème au créateur de musique sur bande qu’il est. Rien n’est plus triste que des hauts-parleur sur une scène. Mais il n’arrête pas là sa réflexion, il la poursuit en indiquant que l’auditeur de la radio est, d’une certaine manière plus exigeant que celui du concert.. Il peut à tout moment partir, fermer le poste, faire autre chose, changer de station, on dirait aujourd’hui zapper. S’il reste à l’écoute, c’est qu’il aime ce qu’il entend. Une proposition que je vous propose tout de suite de vérifier en écoutant une pièce de musique électroacoustique récente : Pierres cantabiles, qu’a composée une élève de Pierre Schaeffer au Groupe de Recherches Musicales de la radio, Christine Groult.
Pierres Cantabiles
Dans cette émission, Pierre Schaeffer parle des bruits, de leur valeur musicale et souligne qu’il convient d’en effacer tout ce qui peut faire anecdote. Et il fait entendre successivement deux sons, une note de piano longuement tenue et un choc sur une plaque de métal, qui se ressemblent étrangement.  Je ne suis pas certain que sa leçon ait été suivie par tous. Dans la pièce que nous venons d’entendre, on a reconnu au début des bruits de source et un peu plus tard des bruits de marteau, mais peu importe… revenons à cette comparaison de la radio et du concert.
S’il y a du spectacle au concert, il y a également une rencontre du public et des interprètes qui crée un tension qui n’est pas sans effet sur le jeu des seconds et la qualité de l’écoute du premier. C’est dans les oeuvres improvisées ou qui font un large appel à l’improvisation que cet échange discret, presque inconscient, entre ceux qui jouent et ceux qui les écoutent est le plus sensible. On voit bien cela dans les salles où l’on donne du jazz, où le public intervient dans le choix des oeuvres qu’il demande, mais aussi dans leur jeu, leur rythme et leur durée. Les artistes qui sentent le public savent quand il faut s’arrêter, accélérer, quand ils peuvent, au contraire, jouer sur la durée. La qualité de l’attention, de l’écoute influe directement sur l’oeuvre produite en direct. Une expérience que l’on ne peut évidemment pas avoir à la radio sauf à y mimer le concert, ce que l’on fait lorsque l’on enregistre en public.
C’est pour cela sans doute que l’écoute des musiques improvisées, à la radio ou sur disque, est si souvent décevante : l’écoute flottante que l’on pratique alors éloigne de pièces qui n’ont pas toujours la densité des oeuvres écrites.
Mais puisque je parlais d’improvisation, on sait que c’est un genre qui se développe, les interprètes de musique contemporaine étant de plus en plus tenté par l’exercice, je vous propose d’illustrer ce que je viens de dire avec une oeuvre de La pieuvre.
La pieuvre est un groupe, un orchestre né en 1999 à Lille dans la mouvance du Crime, le Centre régional d’improvisation et de musique expérimentale. Cet orchestre que dirige Olivier Benoit, un musicien qui se déplace entre jazz et musiques expérimentales a développé une pratique très originale de la conduite d’un orchestre. Il n’y a pas de partition, mais les gestes du chef, gestes qui sont eux-mêmes autant de réactions à la musique entendue. Il y a donc bien un conducteur, puisque c’est ainsi que l’on appelle le chef en anglais, mais pas de partition.
Voici pour illustrer cela une pièce intitulée Ether, extraite du premier album qu’ait publié ce groupe. Il peut être amusant pour qui écoute cette musique à la radio d’essayer de deviner les gestes du chef, voire, comme font parfois les enfants et les jeunes adolescents qui écoutent de la musique classique, de diriger cette pièce. Il faut pour cela, chers auditeurs, vous lever et tendre l’oreille. Le début de la pièce suggère un geste lent, geste de la main qui monte doucement de la gauche vers la droite. Pour le reste, je vous laisse… improviser.
Ether
Cette pièce, comme toute improvisation gagne naturellement à être écoutée, je veux dire vue, en concert puisqu’il y a là un spectacle.
Les échanges de Pierre Schaeffer et Cécile Barras qui nous servent de fil conducteur pour cette émission ne se limitent pas à cela. Si l’auditeur de la radio peut à tout moment décrocher, faire autre chose, occuper son esprit ailleurs, ce qui suppose, pour qui veut retenir son attention, un effort supplémentaire, il faut ajouter qu’il tombe souvent sur des oeuvres qu’il entend un peu par hasard. Il ne sait pas à l’avance ce qui est programmé. Même lorsqu’il vient spécialement écouter une émission, il n’a pas la liste des musiques diffusées. Ce qui est évidemment tout différent du spectateur qui se rend au concert, qui choisit l’interprète et l’oeuvre qu’il veut écouter, qui, du coup, construit une attente, une “expectation”, pour oser un abominable anglicisme, qui n’est pas sans effet sur son écoute.
Nous connaissons tous ces prédictions auto-réalisatrices qui fascinent les économistes. Vous savez : cette prédiction qu’il y aura demain de l’inflation qui produit l’inflation. Eh bien, c’est un peu la même chose avec le concert ou, le théâtre : on a choisi le spectacle que l’on voit parce que l’on en attend beaucoup et  on est d’autant plus disposé à être séduit. Il arrive, bien sûr, que ce ne soit pas le cas et tous les lecteurs de Proust se souviennent de ce passage où le narrateur, encore jeune homme, est terriblement déçu par La Berma, cette tragédienne qu’il s’était fait une fête d’aller entendre jouer Phèdre. Et si la foule applaudit, on s’interroge : suis-je donc si bon juge que je croyais? N’est-ce pas moi qui juge mal, qui n’ai pas compris, qui n’ai pas vu ce qu’il pouvait y avoir d’admirable dans l’interprétation que je viens d’entendre.
À la radio, on est en général seul et le jugement que l’on forme sur l’oeuvre que l’on écoute n’est pas modifié par l’environnement. Tout juste peut-on s’opposer aux jugements de l’animateur. Dans une salle de spectacle, il y a la foule, les autres, tous les autres, qui aiment ou détestent. Et tout comme, au lendemain d’une élection, le candidat qui a gagné trouve grâce aux yeux de ceux qui l’ont combattu et n’ont pas voté pour lui, le spectateur déçu peut changer d’avis s’il voit que ses voisins sont admiratifs. Tout comme à l’inverse, le spectateur enchanté peut réviser son jugement favorable s’il découvre qu’autour de lui on a détesté.
Dans le meilleur des cas, celui qui a beaucoup aimé et celui qui a tout autant détesté peuvent s’affronter dans l’un de ces échanges qui font les batailles esthétiques et forment le goût de ceux qui les écoutent et permettent de se faire une opinion un peu plus éclairée sur la musique écoutée, sur celle de Gloria Coates, par exemple, une américaine qui vit en Allemagne, dont je vous propose d’écouter, pour terminer cette émission, une oeuvre récente, puisqu’écrite en 1999, le sixième quatuor à cordes, interprété le Kreutzer quartet, une oeuvre dont la tension s’accommoderait bien, je crois, d’une écoute en public dans une salle de petite taille qui nous permette de voir les instrumentistes mesurer leurs gestes au millimètre. Mais, et je terminerai là-dessus, l’écoute flottante de la radio nous permet peut-être de mieux entendre ce que cette musique, doit, surtout dans son deuxième mouvement, au bruit des moteurs d’avion.
 String quartet n°6
 
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